2026-10-02 11:45:58 - «Ils essayaient de joindre ma mère mais ils n'avaient pas son numéro, témoigne Inès dont le frère, Azal, est décédé le 27 septembre 2025 au sein du centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis. Quand ils l'ont eu, ils ne lui ont pas demandé si elle était accompagnée.» Le soir, elle retrouve sa mère couverte de bleus: elle s'était frappée de douleur. En décembre, lorsqu'elle visitera la cellule avec ses proches, elle reprochera au personnel pénitentiaire la froideur de cette annonce.
Environ 250 décès par an sont comptabilisés en détention, «dont plus de la moitié de suicides» précise le rapport d'activité 2025 du Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL). Est également souligné l'augmentation du nombre de signalements reçus liés à des décès de personnes privées de liberté*: «11 en 2023, 15 en 2024, une vingtaine en 2025.» L'opacité maintenue par l'Administration pénitentiaire nourrit souvent la suspicion. Parfois «on annonce les faits aux familles avec un certain retard», reconnaît Dominique Simonnot, la CGLPL.
Décès en détention: la donnée manquante
«Tous les mois l'Administration publie des chiffres de la population carcérale mais rien ne concerne les morts», souligne l'Observatoire international des prisons section française (OIP-SF). Au Journal officiel du 25 septembre 2026, le CGLPL publie un avis relatif à la prévention et à la prise en charge des décès dans les lieux de privation de liberté: «Les données relatives aux décès sont inégalement tracées et ne sont pas systématiquement rendues publiques.» Cela empêche, selon lui, «de disposer d'une vision globale des décès survenus en détention». Il prend pour exemple le ministère de la Santé «qui n'est pas en capacité d'assurer un recensement exhaustif du nombre de patients décédés au cours ou à l'issue d'une mesure d'hospitalisation en soins sans consentement».
En 2006, Roch-Étienne Noto, alors infirmier en détention, crée le Collectif des morts de la prison, un hommage annuel aux disparu·e·s de l'année. Marqué par le décès d'un jeune homme, il souhaite sensibiliser l'opinion publique. Le recensement est partiel et difficile à réaliser. «C'est essentiellement grâce à la presse qui, en général, fait état des suicides, un détenu mort d'une crise cardiaque fait rarement un article.» Le milieu associatif et les aumôneries sont également des sources importantes. Michel, de l'association Ban public qui a beaucoup œuvré pour informer autour des décès en prison, alerte particulièrement sur le nombre de suicides très important. «Ce chiffre a disparu des rapports annuels […] C'est une vraie décision administrative et politique de ne pas parler de ça et de ne pas agir.»
«Une relation non soignante aux familles»
Le 11 juillet 1996, Jawad Zaouiya est arrêté au domicile de ses parents à Mantes-la-Jolie. Incarcéré le 12 juillet au centre pénitentiaire de Bois-d'Arcy, le jeune homme de 20 ans y trouve la mort, asphyxié par l'incendie de sa cellule le 23 juillet suivant. C'est son père qui décroche le téléphone ce jour-là. Le directeur au bout du fil l'informe de l'accident provoqué par un codétenu. Reçu dans la matinée, on lui explique que le gardien n'avait pas les clés de la cellule ni du local incendie d'où le retard de prise en charge. Cette phrase du directeur tourne dans sa tête: «Je vous rassure, votre fils n'a pas souffert, il est tombé dans le coma.»
«Personne ne me donnait d'informations, j'ai attendu plus d'une heure avant que quelqu'un descende.» Inès, soeur d'un détenu décédé en prison
Dans l'avis du CGLPL on peut lire: «L'annonce des décès aux proches est un moment particulièrement sensible qui est insuffisamment encadré dans l'ensemble des lieux de privation de liberté.» Après avoir été informée du décès de son frère par sa maman, Inès se rend à la prison. «Je hurlais, j'étais en pleur et je demandais où était mon frère. Personne ne me donnait d'informations, j'ai attendu plus d'une heure avant que quelqu'un descende.» Elle est ensuite reçue par les gendarmes. «J'avais des échos de familles qui l'apprenaient plusieurs jours plus tard par l'avocat ou par un message sur le répondeur, confie Roch-Étienne Noto. La relation aux familles n'est pas soignante.»
Épileptique depuis l'enfance, Azal était seul en cellule lorsqu'il a subi une crise entraînant la mort. C'est ce que conclut le rapport d'autopsie. «On est révoltés, ce qui est arrivé à notre frère est inadmissible, certaines conditions mises en place auraient pu changer les choses pour lui», estime Inès. La famille attaque l'État. Tout comme celle de Jawad Zaouiya qui, en 2008, épaulée par l'OIP-SF, obtient sa condamnation pour faute. Inès a retrouvé une vidéo dans le téléphone de son frère: alors dans un autre établissement, il s'inquiète pour sa vie du fait de sa solitude en cellule. Depuis, elle alerte sur les réseaux sociaux. Tout comme elle, Salah Zaouiya a eu besoin de créer du lien. Après la création de Justice pour Jawad, avec d'autres familles, il donne vie à l'association FLIDD (familles en lutte contre l'insécurité et les décès en détention). Il traverse la France pour rencontrer des proches de victimes. «Ce qu'ils me racontent c'est le vide, il n'y a même pas un suivi psychologique, pas un soutien, rien.»
À l'intérieur, peu d'empathie pour les détenus
À l'intérieur aussi l'omerta demeure. Lorsqu'un décès survient, «bien souvent les codétenus sont laissés dans l'ignorance», selon l'OIP-SF. Maël**, incarcéré pendant 4 ans, se souvient du suicide d'un co-détenu: sans informations, il sont maintenus «pendant 6 heures dans la promenade, dans le froid et sous la pluie». Aucun temps de recueillement ou annonce interne ne sont organisés. «On a demandé à faire une gerbe, on ne nous a même pas autorisé à ne faire ne serait-ce qu'un mot à la famille.» Roch-Étienne Noto l'a vécu en tant que soignant: «Quand un détenu décède c'est toujours considéré par la pénitentiaire comme un échec quelque part. Mais à l'intérieur, quand j'y travaillais, s'il y avait un décès personne ne le savait.»
Les bruits de couloirs font office de communication, et Dominique Simonnot constate une gestion différente selon les lieux. «Dans ces endroits surpeuplés ou plus personne n'a le temps de rien, où l'accès aux soins est entravé, il y a toujours plus urgent j'imagine.» Maël raconte aussi l'histoire d'un homme devenu muet après avoir entendu son co-détenu se suicider. Et Inès confie, la voix émue, que quelques mois avant la mort d'Azal, une demande d'autorisation de sortie pour dire adieu à leur père mourant était restée sans réponse. Pour Maël la mort en prison est plus dure qu'à l'extérieur, «car elle en entraîne d'autres, comme une épidémie». Il reproche à l'Administration l'impossibilité de faire son deuil.
* Personne qui, en raison d'une décision des autorités publiques (exemple: tribunaux), est incarcérée dans un établissement pénitentiaire, retenue dans un centre de rétention ou placée de force dans un établissement de santé.
** prénom modifié afin de respecter l’anonymat.
Article de Inès Soto-Slate.fr / Photo:Matthew Ansley via Unsplash
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