2026-09-25 06:03:22 - Moins d'un an après le changement de régime à Madagascar, une enquête publiée le 23 septembre 2026 par le collectif All Eyes On Wagner (AEOW) de l’ONG INPACT montre comment la Russie a mené sur la Grande Île une offensive rapide et protéiforme, pour en faire un point d'appui stratégique dans l'océan Indien.
Quatre jours seulement après son investiture le 17 octobre 2025, le président de la Refondation de Madagascar, Michaël Randrianirina, recevait l'ambassadeur de Russie à Antananarivo. Cette rencontre semble avoir donné le coup d'envoi d'un rapprochement extrêmement rapide entre les deux pays. « Madagascar a des liens historiques avec la Russie. Et la Russie a un pied discret sur l'île depuis les élections de 2018 », rappelle Lou Osborn, co-autrice de l'enquête signée par le collectif d'investigation INPACT/AEOW et parue le 23 septembre. « Mais ce qui est très frappant, c'est la vitesse à laquelle le GRU [le service de renseignement militaire russe, NDLR] a étendu ses réseaux dans le pays, via Africa Corps, African Initiative et un certain nombre d'autres actions. »
Une offensive éclair après le changement de pouvoir
Les événements s'enchainent effectivement très rapidement selon le groupe de recherche : le 20 décembre 2025, un vol transportant 40 hommes conduits par le général du renseignement russe Andrey Averyanov atterrit à Madagascar. Celui-ci est présenté comme le superviseur présumé d'Africa Corps, l'organisation paramilitaire russe qui a succédé au groupe Wagner. Dans les semaines qui suivent, des livraisons d'armes, présentées comme des dons, se succèdent : « de multiples cargaisons d'hélicoptères, de chars, de camions, de drones et de fusils ont suivi jusqu'en avril 2026 », notent les chercheurs d'INPACT/AEOW.
La présence d'instructeurs d'Africa Corps dans le pays pour former le militaire malgache est confirmée par les autorités au mois de décembre 2025. Quant à Andrey Averyanov, il est de nouveau aperçu lors d'une rencontre entre le vice-premier ministre russe et le ministre des Forces armées de Madagascar à Moscou, le 5 février 2026. Il fait également partie de la délégation d'accueil du président Randrianirina lors de sa visite officielle dans la capitale russe deux semaines plus tard. INPACT/AEOW a également identifié la présence d'Africa Corps lors de rencontres gouvernementales de haut niveau et aux côtés de responsables politiques de premier plan, sans doute pour assurer leur sécurité, comme Wagner le faisait auparavant.
Leviers d'influence diversifiés
« À Madagascar comme ailleurs, le soutien militaire d'Africa Corps va de pair avec un soutien politique et de relations publiques, assuré par l'entité African Initiative », indiquent les enquêteurs d'INPACT/AEOW. À Madagascar, cette campagne de communication vise d'abord les jeunes, à travers des prix, des séances de sport, et un soutien aux médias locaux en échange d'un focus sur les relations bilatérales russo-malgaches.
African Initiative a également organisé des voyages à Moscou pour des personnalités des médias et des influenceurs originaires de la Grande Île. INPACT/AEOW montre encore et encore comment la Russie « cultive des amitiés en haut lieu », particulièrement parmi des personnalités issues du précédent gouvernement mais toujours au pouvoir aujourd'hui. « On voit des figures de la vieille garde revenir. Ces gens-là ont pris de l'ampleur. Et il y a une sorte d'opportunisme pour certains d'entre eux à jouer la carte russe », estime ainsi Lou Osborn.
Amitiés en haut lieu
INPACT/AEOW mentionne en particulier le rôle du président de l'Assemblée nationale malgache, Siteny Randrianasoloniaiko, présenté comme « le plus éminent soutien de Moscou » à Madagascar. Sa proximité avec le pouvoir russe a été facilitée par ses fonctions de président de l'Union africaine de judo. C'est lui qui a confirmé l'arrivée des hommes d'Africa Corps dans le pays et il communique abondamment sur les partenariats entre son pays et la Russie.
Autre personnalité citée dans cette enquête : Mamitiana Rajaonarison, le premier ministre du pays, présenté comme un russophile. Avant cela, il fut directeur de la Samifin, la cellule du renseignement financier malagasy, ce qui lui donne une connaissance particulièrement précise du système de surveillance financière à Madagascar. Selon le groupe d'investigation, il a été « impliqué dans des négociations avec la banque Sber [principale banque russe, NDLR] », une entité pourtant visée par des sanctions internationales.
Apparaît aussi le nom de Ny Hasina Andriamanjato. Ce russophone, « considéré comme faisant partie du cercle de l'ancien président Andry Rajoelina », a occupé le poste de ministre des Affaires étrangères dans son premier gouvernement. En mai 2026, cet homme a été nommé ambassadeur en Russie par le gouvernement de la Refondation de Madagascar.
Un positionnement clé dans l'océan Indien
Les enquêteurs d'INPACT/AEOW pensent que l'intérêt des Russes pour Madagascar n'est pas seulement orienté vers les richesses du pays. C'est plutôt la situation géographique stratégique de l'île, à l'entrée du canal du Mozambique et au cœur des routes maritimes mondiales, qui attise les convoitises. « Madagascar peut donner aux Russes un point d'accès recherché sur l'océan Indien. Un accès potentiel pour leur flotte fantôme », avance Lou Osborn, qui insiste sur la dimension régionale de cette stratégie. « Les Russes ont commencé à cultiver des relations en Tanzanie. Ils en ont déjà depuis un certain temps avec le Mozambique, et Madagascar s'inscrit dans ce réseau régional. »
L'enquête montre en particulier l'intérêt porté au port de Diego-Suarez, à Antsiranana. Son positionnement permet de surveiller et d'accéder aux routes reliant l'Afrique australe, le Moyen-Orient et l'océan Indien. Cet emplacement géostratégique exceptionnel pourrait permettre à la Russie d'y développer un hub logistique militaire et économique majeur selon le collectif All Eyes On Wagner de l’ONG INPACT. En avril 2026, une délégation russe s'est rendue sur place, et le mois suivant Madagascar et la Russie ont annoncé une zone économique commune, avec le stockage de carburant comme premier projet.
INPACT/AEOW croient même que le port de Diego Suarez pourrait devenir un équivalent du port de Tartous, la base navale russe en Syrie. Mais au-delà du potentiel militaire, il y a un véritable enjeu économique, qui rappelle le déploiement russe au Togo, selon Lou Osborn.
Le système A7
« Ils sont en train de construire à Madagascar une plateforme logistique, une plateforme informationnelle, mais aussi de localiser une infrastructure financière, qui se développe comme au Togo, avec le système A7 », énumère la chercheuse. L'enquête INPACT/AEOW présente A7 comme « une entreprise construisant l'infrastructure financière alternative de la Russie » à l'étranger. La composante d'un système plus vaste visant à maintenir les échanges économiques russes avec des partenaires étrangers malgré les restrictions bancaires. Pour les auteurs, ce serait la clé pour financer les livraisons d'armes, les projets économiques, les services de sécurité et les différentes facettes de la coopération russe à Madagascar.
Lou Osborn souligne que l'action d'Africa Corps et du GRU vise d'abord à obtenir « une première ouverture » suivie de l'arrivée « immédiatement après » d'A7 qui permet à la Russie « de faire des affaires, potentiellement de vendre des armes » ou de rémunérer son personnel sur place. « Ça ne s'est pas passé comme ça au Mali, au Burkina ou au Niger. En fait, on n'avait pas vu un tel niveau d'ancrage russe depuis la Centrafrique », alerte encore la cofondatrice d'All Eyes On Wagner.
L'ensemble de l'enquête menée par le collectif All Eyes On Wagner de l’ONG INPACT est à retrouver ici.
Article de Liza Fabbian-RFI/Photo: (image d'illustration)AP - Alexander Zemlianichenko
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