2026-05-07 17:54:32 - À peine a-t-il eu le temps d’entendre « sale gauchiste » que Lilian Bellet a été roué de coups par un groupe de « trois ou quatre hommes ». La soirée du conseiller municipal communiste de Caen aurait dû ressembler à tout autre chose : un pot de départ au « French café », karaoké aux vitres fumées et aux néons bleus allumés toute la journée, coincé entre un bar à huîtres, un bistrot Régent et un restaurant à tapas. À la place, aux alentours de 2 h 40 du matin, samedi 17 janvier, Lilian a été frappé entre deux voitures, puis projeté sur le goudron du parking. De quoi lui causer des blessures au nez, à l’arcade et au poignet.
« On va régler nos histoires ce soir au lit »
Le « French café » est pourtant loin d’être isolé dans un quartier, celui du port, où cohabitent terrasses et boîtes de nuit, qui prend vie une fois le soleil couché. Cela n’a pas empêché ses agresseurs d’officier. Jusqu’ici, l’existence de cet épisode de violence est restée confinée aux couloirs de la section locale du Parti communiste français (PCF), ainsi qu’aux oreilles de quelques proches, pour ne pas jeter de l’huile sur le feu. Trois jours après les faits, Lilian Bellet a déposé une plainte, dont il reste aujourd’hui sans nouvelle.
Au vu du contexte de ces derniers mois, l’agression semble pourtant prémonitoire. Sofia*, blazer et pantalon bleu ciel, sac en cuir matelassé, déboule sur le parvis du lycée Charles-de-Gaulle, au nord-ouest de Caen. Rencontrée mercredi 29 avril, la lycéenne vérifie alors que les collages réalisés la veille – appelant notamment à une manifestation à Saint-Nazaire, le 8 mai – sont toujours en place.
Mauvaise surprise : seuls quelques morceaux ont survécu. « Ils ne veulent jamais les arracher devant moi », souffle Sofia. Puis enchaîne, s’adressant à deux élèves, les yeux rivés sur leur téléphone : « Les filles, vous avez vu qui a arraché les affiches ? » Pas de réponse. L’adolescente n’a pas encore 17 ans, mais elle ne se résout pas à la progression de l’extrême droite dans sa région. C’est pourquoi elle a monté, en septembre 2025, la section caennaise de la Jeunesse communiste (JC), attirant une quarantaine de militants.
Malgré son jeune âge, Sofia va au front. Comme quand elle a fait face à une vingtaine d’hommes, le soir du samedi 18 avril. L’un lui lance : « À cause des musulmans, on ne se sent plus dans notre belle France. » D’autres n’hésitent pas à lui faire des avances : « Ils m’ont dit que j’avais un joli teint, de beaux cheveux. Un membre du groupe m’a carrément lâché : “On va régler nos histoires ce soir au lit.” Pourtant, je les avais prévenus de mon âge… »
Dix à quinze personnes enchaînent des saluts nazis
Ces hommes faisaient partie des 4 000 participants – à 80 euros par tête – du banquet du Canon français, organisé au parc des expositions de la préfecture du Calvados. Le type d’événement où l’alcool coule à flots et où la viande de porc est à l’honneur. Organisé sous le pavillon d’Odyssée Impact, fonds d’investissement du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, le banquet n’a pas donné lieu qu’à des réjouissances gastronomiques.
Saluts nazis, racisme décomplexé – selon le compte-rendu qu’en a fait France Inter, qui s’était infiltré au cœur de l’événement -, tatouages explicites, comme celui « d’une croix celtique sur la nuque » d’un des convives, selon un photographe présent sur place… Plusieurs membres de l’extrême droite locale ont aussi participé à ces agapes, parmi lesquels Charlotte Dugue, représentante caennaise de la Cocarde et membre de Némésis, ou Enzo Lemoine, délégué départemental du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ).
Interrogé par France Inter, l’un des co-fondateurs du Canon français, Géraud du Fayet de la Tour, affirme n’avoir « pas vu » de salut nazi sur les images diffusées par la presse et a mis en avant la charte de bonne conduite soumise aux participants et condamné le racisme. À l’issue du banquet, en fin d’après-midi, des dizaines de participants alcoolisés, bérets sur la tête et fleurs de lys sur les t-shirts, ont déferlé vers les terrasses du centre-ville. Dans un tabac, Florence*, étudiante de 21 ans, a entendu un participant lâcher « la France aux Français » à un employé de couleur. Nathan, formateur pour une marque de cosmétique de 23 ans, affirme quant à lui avoir vu « dix à quinze personnes enchaîner des saluts nazis » en pleine rue.
« L’atmosphère était tellement pesante… », confie Félix*, un barman en service ce soir-là. Alors qu’elle récupère des commandes, Sonia*, sa collègue serveuse, le coupe : « Ça m’a créé beaucoup de frustration… » Les mains dans l’évier en train de nettoyer des verres, Félix attend que Sonia s’éloigne, puis raconte : « Ce soir-là, elle a subi tellement de harcèlement, qu’elle devait presque se cacher sous le bar. »
En réaction, vingt établissements ont écrit au maire (divers droite) de Caen, Aristide Olivier, pour lui demander d’agir suite à des « menaces devant le refus de nos personnels de leur servir de l’alcool, des injures racistes, sexistes et homophobes, des chants avec paroles racistes et même plusieurs saluts nazis, d’importants bris de verres tout au long de la soirée… » Depuis, les bars n’ont pas été recontactés par la mairie. « Je serais étonné que le maire se risque à nous répondre », tance l’un des signataires. Contacté par l’Humanité, Aristide Olivier n’a pas donné suite, mais a annoncé, au micro d’ICI Normandie, que « les agissements tels qu’ils sont relatés sont totalement inacceptables et intolérables ». L’édile a précisé « attendre évidemment les conclusions de l’enquête avant de réagir plus fortement ».
« Il aurait été tout à fait envisageable de ne pas l’accueillir »
« Ce déferlement de haine nous a pris de court, avoue Lucas Delaunay, responsable fédéral du PCF du Calvados. Je pense que tout le monde, y compris la droite, ne s’attendait pas à un tel niveau de violence. » Outre les alertes politiques et l’annulation de l’édition du banquet du Canon français à Piré-Chancé (Ille-et-Vilaine), en octobre 2025, une pétition citoyenne lancée à Caen avait réuni 2 600 signatures pour empêcher la tenue de l’événement.
L’extrême droite, elle, s’est posée en victime. « Némésis Caen est venu coller ses stickers sur ma permanence, le RN tourner des vidéos et une dame de plus de 70 ans est entrée pour dire à mon collaborateur que c’était scandaleux qu’on veuille interdire le banquet », énumère l’eurodéputée et conseillère municipale insoumise Emma Fourreau, qui avait réclamé à la mairie et à la préfecture l’annulation de l’événement.
Le maire de Caen n’a pas jugé utile d’agir, justifiant son choix par le caractère privé du banquet. « Il s’est retranché derrière ça, mais en réalité, le parc des expositions relève d’une délégation de service public. Il était tout à fait envisageable, sinon de l’interdire, au moins de ne pas l’accueillir dans ce lieu », regrettent Rudy l’Orphelin et Alexandra Beldjoudi, têtes de liste des Écologistes lors des municipales 2026. Emma Fourreau a, de son côté, réalisé un signalement en vertu de l’article 40 du code de procédure pénale. « Le procureur m’a répondu très vite, en me demandant de lui transmettre les témoignages que j’avais recueillis. Une première… », remarque-t-elle.
Au niveau électoral, le Rassemblement national peine toutefois à concrétiser dans les urnes ses progrès dans les têtes. Lors du premier tour de la présidentielle, en 2022, Marine le Pen s’est retrouvée en troisième position, avec 11,87 % des voix, avant de glaner 23,26 % au second tour. Lors des Européennes 2024, Jordan Bardella avait lui aussi terminé troisième, avec 15,42 % des voix.
Reste que l’extrême droite locale tisse sa toile. Accompagnés du responsable départemental du RN, Louis Defever, des membres du média Frontières ont ainsi tenté d’organiser, le 4 février dernier, des « débats contradictoires » avec des étudiants de l’université de Caen, sur « la haine injustifiée dont fait l’objet la police dans l’espace public ».
Les militants du RN ont aussi décidé d’accroître leur présence sur le terrain, lors des dernières municipales. Les tractages sur les marchés étaient l’occasion, pour les militants lepénistes, de se rendre visibles et de maintenir la pression sur les militants de gauche. Le tout, grâce à la passivité de la droite. « On a halluciné en voyant Louis Defever claquer la bise à un membre de la liste d’Aristide Olivier », se souvient l’écologiste Alexandra Beldjoudi.
Une dizaine d’hommes habillés en noir
Une présence accrue, parfois synonyme de violences. Le bar associatif BTKC, avec ses affiches de soutien au peuple palestinien, aux zapatistes et aux révolutionnaires kurdes, en a été victime. Après un match du Stade Malherbe de Caen, le 21 mars 2026, une dizaine d’hommes habillés en noir ont déboulé devant l’établissement situé sur une grande artère du centre-ville, pour en découdre. « Ça se voyait à leur manière de marcher et de regarder la rue », se souvient un bénévole du bar.
Des pavés sont lancés sur les clients, au milieu de cris : « Justice pour Quentin », « Gloire aux nationalistes ». Les militants s’attaquent ensuite à un restaurant de la rue adjacente, les Quatre bouchons. Les auteurs de l’attaque faisaient partie du Kaem Crew, une bande de hooligans, renforcée ce soir-là par ses équivalents manceaux et bretons, a révélé Streetpress fin mars.
Un an plus tôt, fin avril 2025, le BTKC avait déjà été visé par une dizaine de militants d’extrême droite, venus réaliser des saluts nazis et menacer les bénévoles. La descente avait été organisée dans la foulée d’une conférence d’Academia Christiana, groupuscule identitaire et catholique traditionaliste, et de la Cocarde étudiante.
Un exemple parmi d’autres d’une violence qui s’organise et se répète. Casquette vissée sur la tête, veste Adidas noire, Saif* préfère rester discret. Après plusieurs refus, le fondateur de Caen Antifa Squad accepte une rencontre. À la tête d’un groupe d’une quinzaine de personnes âgées de 16 à 25 ans, le jeune homme préfère éviter la lumière. « Le climat politique actuel est inquiétant, justifie-t-il d’emblée. Mais le monde ne va pas changer si on se contente d’observer. »
Selon lui, la seule certitude à avoir est que les groupuscules d’extrême droite locaux « se structurent », et apprennent auprès de leurs homologues des villes voisines. Le militant antifasciste cite des échanges provenant de boucles d’extrême droite sur la messagerie cryptée Signal, auxquelles ils ont eu accès. Les propos négationnistes, islamophobes et antisémites s’y enchaînent, comme a pu le constater l’Humanité. L’un partage la photo d’une matraque télescopique achetée 40 euros ; d’autres appellent à se battre « pour nos ancêtres, pour Guillaume et les croisés (…) et tous ces soldats morts pour se faire piétiner par la sale race ».
Assis aux côtés de Saif, Elouane* reste discret. Mains jointes, sourire timide, voix effacée, le lycéen sait ce qu’il peut en coûter quand des militants néofascistes connaissent un visage. Il calcule ses passages en ville, avec l’impression d’être épié. « Je me baladais un soir et ils m’ont chopé devant un bar, raconte-t-il. Ils étaient cinq. Quelques coups sont partis. Ils m’ont promis qu’ils me planteraient si on se recroisait… »
Pas le temps de souffler pour les deux antifas. Dix minutes après notre échange, Saif et Elouane sont confrontés à deux militants d’extrême droite – dont l’un connu pour sa participation au Comité du 9-Mai (C9M) – qui les ont reconnus. Si cette fois-ci, l’échange se résume à quelques insultes, il est le symptôme d’un phénomène clair : chaque jour, l’extrême droite accroît sa présence dans les rues de Caen.
*Les prénoms ont été modifiés
Face à l’extrême droite, ne rien lâcher !
C’est pied à pied, argument contre argument qu’il faut combattre l’extrême droite. Et c’est ce que nous faisons chaque jour dans l’Humanité.
Caen (Calvados), envoyé spécial. Tom Demars-Granja - L'Humanité / Photo: Nicolas Cleuet / Le Pictorium
: Afrique Monde

