2026-05-01 04:10:20 - Livraisons de drones et de véhicules blindés, formation par des instructeurs russes d’Africa Corps… Depuis le coup d’État d’octobre 2025, la coopération sécuritaire entre Madagascar et la Russie se renforce sur l’île. L’influence russe grandissante s’étend aussi à d’autres secteurs, et questionne une partie de la société civile.
Deux véhicules blindés à chenille BMP-3, des équipements de protection… C’est ce qui apparaît sur les images de la cérémonie de "remise d’une aide militaro-technique russe" organisée dans un camp militaire d’Ivato, à Madagascar, le 1er avril.
Les images ont été publiées par l’ambassade russe à Madagascar, qui précise que des "armes légères" auraient également été livrées, et que l’équipement vise à "renforcer la capacité de défense [malgache] et développer le potentiel des forces armées nationales".
Cette livraison a eu lieu en présence du président de transition, le colonel Michaël Randrianirina, qui a pris le pouvoir en octobre 2025 à la suite d’un vaste mouvement de contestation de la jeunesse et du renversement par l’armée de l’ancien président.
Elle constitue l’un des derniers signes du rapprochement entre Moscou et Antananarivo, alors que le colonel avait indiqué, en novembre dernier, être prêt à s'ouvrir à tous les pays à condition que le partenariat soit "gagnant-gagnant".
Arrivée d’une délégation russe et d’équipements
Ce rapprochement s’est notamment matérialisé par l’arrivée d’une délégation russe et d’équipements dès le mois de décembre 2025.
Le 20 décembre, un avion exploité par le ministère russe de la Défense et sous sanctions américaines, le RA-86572, a ainsi atterri à l’aéroport malgache d’Antananarivo-Ivato. Le lendemain, le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, a indiqué qu’une délégation russe de 40 personnes était arrivée sur l’île, et que de l’équipement avait été fourni à la garde présidentielle, "dans le cadre d'une coopération étatique légitime". Réputé proche de Moscou, Siteny Randrianasoloniaiko est considéré comme un acteur central de ce rapprochement.
Des images, diffusées par ce dernier, montrent des cartons contenant un fusil d’assaut, un drone Boomerang de fabrication russe, ou encore une télécommande de drone, comme le détaille le collectif d’enquête All Eyes on Wagner. Au total, "16 drones kamikazes, 50 armes de poing et 50 Kalachnikov" auraient été livrés, selon Siteny Randrianasoloniaiko.
Si la nouvelle a fait grand bruit, c’est aussi parce que cette délégation russe aurait été conduite par Andreï Averianov, chef adjoint du renseignement militaire russe et patron présumé d’Africa Corps, le groupe paramilitaire qui a succédé à l’organisation Wagner.
Formation par des "instructeurs d’Africa Corps"
Moins d’un mois plus tard, le 14 janvier, la présidence de la Refondation de la République de Madagascar (présidence de transition) a indiqué que la Russie avait fourni des armes à l’armée malgache et qu’une "délégation russe" était arrivée pour "former l’armée malgache à l’utilisation de ces nouveaux équipements".
Elle a fait savoir que la formation avait débuté ce jour-là et a partagé des images montrant des instructeurs russes masqués, aux côtés de drones ou de fusils d’assaut et de sniper. Cent quarante instructeurs russes auraient été déployés sur l’île, selon la présidence.
Selon African Initiative, une agence de presse russe qui se présente comme un "pont informationnel" avec l'Afrique, cette "formation initiale" menée par des "instructeurs d’Africa Corps" aurait été validée par 140 militaires malgaches. Le média a indiqué que cette formation de huit semaines allait être suivie d’une autre formation.
Selon un reportage de la chaîne de télévision russe d'État RT diffusé le 15 mars, la formation dispensée par des "instructeurs militaires russes de l’Africa Corps" couvre différentes spécialités : du génie aux unités d’assaut, en passant par les tireurs d’élite, les équipes de reconnaissance et les opérateurs de drones d'attaque.
Un instructeur russe masqué explique par exemple dans le reportage enseigner l’utilisation de drones de reconnaissance, le largage de charges pour frapper une cible, ou le maniement de drones kamikazes. Les images montrent également l’organisation d’exercices militaires avec des Kalachnikov.
"Cet apprentissage [...] pourrait améliorer l’armée malgache, pour nous protéger en premier lieu et ensuite pour lutter contre les voleurs de zébus au sud et à l’ouest du pays", affirme Michaël Randrianirina dans le reportage.
Par ailleurs, la présidence de la Refondation a annoncé le 23 avril la fin d’une formation d’un mois et trois semaines dispensée par des "soldats russes" à 14 éléments de la garde présidentielle, dans le but de "renforcer la sécurité de la Garde d’honneur".
Livraison de camions et d’hélicoptères pour "acheminer l’aide humanitaire"
Des équipements supplémentaires ont ensuite été livrés par la Russie en février, à la suite des cyclones ayant frappé la Grande Île. Des images, publiées le 27 février par la présidence de la Refondation, montrent la présentation de six camions Kamaz et de deux hélicoptères MI-8, en plus d’une aide alimentaire, à l’aéroport d’Antananarivo. Le matériel avait été acheminé via deux livraisons distinctes rapportées les 18 et 21 février, respectivement par l’ambassade de Russie et African Initiative.
Dans l’intervalle, le 19 février, le président malgache était reçu avec les honneurs par Vladimir Poutine à Moscou, où il avait annoncé "une nouvelle ère de coopération" avec la Russie.
"Ces véhicules seront immédiatement utilisés pour acheminer l’aide humanitaire à Toamasina et dans les zones reculées", a alors indiqué la présidence, tout en précisant qu’ils "seront ensuite mis à la disposition des forces de sécurité pour lutter contre l’insécurité et la criminalité".
"Cette composante humanitaire est importante parce qu’elle renforce l’image d’un gouvernement qui agit pour la population," décrypte Ivan Klyszcz, chercheur au Centre international pour la défense et la sécurité (ICDS) en Estonie.
Protection des autorités ?
Si le pouvoir communique ouvertement sur l’octroi par les Russes de formation et d’équipement, il reste plus discret sur le rôle que le personnel russe pourrait jouer pour protéger les autorités.
Selon Le Monde, "des mercenaires" d’Africa Corps assurent ainsi la "garde rapprochée" du président de la Refondation .
Fin mars, des internautes malgaches ont partagé des photos montrant le président de l’Assemblée nationale entouré de gardes du corps blancs – qualifiés par certains de mercenaires russes –, l’accusant de ne pas avoir confiance en l’armée malgache. "Le président de l'Assemblée nationale se promène avec eux", assure Thierry Vircoulon, chercheur associé au Centre Afrique subsaharienne de l'Institut français de relations internationales (Ifri).
Selon lui, cette "sécurité personnelle" serait d’ailleurs la raison même pour laquelle le gouvernement les a invités. "Il a peur qu’il y ait un autre putsch", estime-t-il.
Quoi qu’il en soit, ces personnels russes semblent désormais faire partie du paysage, comme le rapporte la presse locale.
"Coopération opaque"
Dans un contexte où la société civile dénonce l’absence de réformes réelles et un recul des libertés, et où Amnesty International pointe des "arrestations arbitraires", cette coopération renforcée interpelle une partie de la population.
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Nous avons échangé avec un habitant, qui souhaite rester anonyme :
"Notre problème, c'est l'accès à l'eau, à l'électricité. Madagascar est une île. On se demande pourquoi on nous envoie des tanks [des véhicules blindés, NDLR] : ce n’est pas la priorité. Et pourquoi on engage des mercenaires russes alors qu'il y a des militaires malgaches ?"
Le Collectif des citoyens et des organisations citoyennes (CCOC), par l’intermédiaire de sa secrétaire générale, Hony Radert, demande également "beaucoup plus de transparence" sur le sujet. "On ne comprend pas cette militarisation", indique-t-elle à notre rédaction. "Par quoi est-ce que cela se justifie ? Est-ce vraiment la priorité par rapport à tous les besoins de développement de la population ? Aujourd’hui, il n’y a pas de discours clair sur les raisons de la présence russe et du renforcement militaire."
Seta Dera, coordinateur général de l’association Liberty 32, pointe lui aussi une "coopération opaque" : "On peut s’associer avec la Russie, mais il faut que les accords passés soient transparents. On est inquiets. On se questionne sur la contrepartie de ces dotations, et sur leur utilité, c’est-à-dire à quoi vont servir ces armes."
Le CCOC estime en outre que ce type de coopération ne fait pas partie du mandat du pouvoir en place. "Sa mission est de mener la transition à bien, d’arriver à une véritable refondation du système de gouvernance", indique Hony Radert. "Pour nous, il devrait mener des concertations, gérer les affaires courantes. Ce ne devrait pas être maintenant qu'on noue de nouvelles relations qui attachent le pays."
Le récit d'une "puissance globale et bienveillante"
Pourquoi la Russie s’intéresse-t-elle à Madagascar ?
"Comme en Centrafrique, une fois qu'ils auront pris le contrôle du pouvoir, ils chasseront les Européens en général, et les Français surtout. Et ils feront de l’argent", estime Thierry Vircoulon, qui pointe la présence d’or et d’autres minerais sur l’île.
L’île borde également le canal du Mozambique, un couloir qui devient "d’autant plus important aujourd’hui en raison de l’instabilité au Moyen-Orient", précise Ivan Klyszcz. "Les navires qui contournent la mer Rouge par le cap de Bonne-Espérance y passent."
Mais cette implication va au-delà de considérations commerciales, selon le chercheur :
"La Russie cherche à soutenir ce narratif d’une puissance globale et bienveillante, qui soutient des gouvernements qui essaient d’avoir une souveraineté. Ils veulent changer la politique étrangère des pays en Afrique, pour qu’ils aient une politique plus favorable à la Russie."
Influence culturelle et économique
L’intérêt de la Russie pour l’île n’est pas totalement nouveau. En 2018, elle avait tenté d’influencer le résultat des élections présidentielles. Mais cette fois, cette influence semble se déployer particulièrement rapidement, non seulement dans le secteur militaire mais aussi sur les plans culturel et économique.
"La Russie a obtenu une émission sur la radio nationale et est en train d’acheter un certain nombre de médias privés", indique Thierry Vircoulon.
Un nouveau parti politique pro-russe, le Réveil Patriotique de Madagascar Uni, est également né début mars. Il constitue l’aile politique de l’organisation Les Amis de la Russie à Madagascar, relais central de la nébuleuse russe dans les cercles du pouvoir.
Par ailleurs, une chambre de commerce russo-malgache, destinée à stimuler les échanges commerciaux entre les deux pays, a été créée fin mars.
Un rapprochement qui s’opère alors que les relations diplomatiques avec la France – partenaire historique de l’île mais vivement critiquée depuis l’exfiltration de l’ancien président Andry Rajoelina à bord d’un avion français – ont connu ces derniers jours des turbulences.
Le 28 avril, Madagascar a réclamé l’expulsion d’un agent attaché à l’ambassade de France soupçonné d’être lié à des "actes de déstabilisation". L'épisode faisait suite à la circulation de rumeurs sur les réseaux sociaux, démenties par l’ambassade française qui avait déclaré "s’interroger sur l’origine et les motivations de ceux qui [les] diffusent".
Mercredi 29 avril, la présidence de la Refondation a fait savoir que les chefs d’État malgache et français réaffirmaient leur volonté "que cet épisode n’affecte pas la dynamique de coopération entre les deux pays".
Article de Les Observateurs, Lise KIENNEMANN - France24 / Photo: Ambassade de Russie à Madagascar / Présidence de la Refondation de la République de Madagascar
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