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Venezuela : Plombé par une hyperinflation, le Venezuela retire six zéros à sa monnaie

2021-10-01 01:19:47 - Ce vendredi, le bolivar va perdre six zéros. Concrètement, cela signifie que ce nouveau bolivar équivaut désormais à un million d’anciens bolivars, soit l’équivalent de 20 centimes d’euros, à peine de quoi se payer une baguette de pain.

C’est la troisième réforme monétaire du Venezuela depuis 2008 à cause de l’hyperinflation insensée qui prospère depuis plus d’une décennie, et qui aura coûté au total 14 zéros à cette monnaie nommée d’après le «Libertador» Simon Bolivar. Le pays dépasse ainsi largement l’Argentine, ancien champion du continent, qui avait sacrifié onze zéros à son peso en deux fois plus de temps, entre 1970 et 1992. Le plus dramatique au Venezuela, c’est que la dernière réforme monétaire n’a que trois ans, et que rien n’a pu être fait pour juguler cette inflation avec laquelle les Vénézuéliens ont appris à vivre.

«Très opaque»

L’habitude est telle que cette nouvelle réforme, impressionnante sur le papier, ne devrait pas bouleverser le quotidien des Vénézuéliens. Depuis deux ans, le dollar américain a largement supplanté le bolivar dans les transactions quotidiennes, notamment depuis les grandes coupures d’électricité de 2019 qui avaient paralysé le système bancaire. «En cas de problème pour utiliser les nouveaux bolivars dans les prochains jours, les gens paieront en dollars, comme ils le font déjà», tempère Henkel Garcia, directeur de l’institut vénézuélien Econometrica. Lors de la réforme de 2018, alors que le dollar était encore assez peu utilisé, le passage du bolivar «fuerte» au bolivar «souverain» avait en partie paralysé l’économie pendant près de trois semaines. C’était l’époque des queues sans fin, des liasses de billets pour payer un simple café, et la transition de l’un à l’autre avait contraint de nombreuses entreprises à mettre la clef sous la porte faute de liquidités. «Cette fois-ci, il y aura peut-être quelques fermetures sur la journée pour adapter la comptabilité, mais rien de plus», rassure Henkel Garcia.

Même dans le discours officiel du gouvernement, à la manœuvre dans cette réforme, on entend l’aveu d’échec d’une politique monétaire intenable. Que ce soit par le président Nicolás Maduro ou par sa vice-présidente, Delcy Rodríguez, le principal avantage mis en avant est la simplification des transactions en bolivars, surtout pour les comptables des entreprises qui n’auront plus à additionner des millions et des milliards, et la promesse d’un retour d’argent liquide dans l’économie alors que les billets de bolivars souverains sont désormais plus utilisés comme matériau d’artisanat que comme monnaie d’échange – certains enfants vendent des sacs tressés grâce à de vieux billets sans valeur. «Autant le premier point est juste, autant le second reste à prouver, analyse Henkel Garcia. Tout dépend de la capacité réelle du gouvernement à émettre suffisamment d’argent liquide, et cela reste très opaque.»

«Restaurer la confiance»

D’autant que l’inflation, même si elle ralentit depuis 2018 où elle avait battu le record de 400 000 % en un an selon le Fonds monétaire international, reste la plus élevée du monde avec 3 000 % l’an dernier, d’après la Banque centrale vénézuélienne. Autant dire que les billets qui seront mis en circulation dans les prochaines semaines risquent assez rapidement de ne plus valoir grand-chose. C’est probablement ce qui a poussé les autorités à choisir le mot «digital» pour nommer ce nouveau bolivar. Le président Nicolás Maduro évoque d’ailleurs un «bolivar numérique» et appelle à la «numérisation» totale des paiements. Nouvel aveu d’échec selon Luis Arturo Barcenas d’Ecoanalitica, un institut économique vénézuélien : «C’est reconnaître que vous n’avez pas la capacité d’émettre tous les billets de bolivar dont vous avez besoin.»

«Les Vénézuéliens ne croient plus dans leur monnaie depuis longtemps, et il va falloir du temps et beaucoup de changements pour restaurer cette confiance», analyse Henkel Garcia. L’économiste rappelle qu’actuellement la principale utilisation du bolivar se fait par virement bancaire pour compléter des achats en dollars. Notamment parce que les petites coupures du billet vert sont rares et que dans les supermarchés il est souvent préférable de dépenser quelques millions de bolivars souverains plutôt que de sacrifier un «gros» billet de 5 ou 10 dollars.

«L’hyperinflation va continuer»

«C’est une réforme pratique, pas une réforme de fond, tranche Henkel Garcia. Tant qu’il n’y aura pas un véritable changement politique, institutionnel, des politiques économiques intégrales et une récupération de la production nationale, l’hyperinflation va continuer.» Et avec elle ses conséquences dramatiques, les salaires qui fondent, les prix qui explosent et la pauvreté qui gagne du terrain. Sans parler des près de 5 millions de personnes qui ont déjà quitté le pays. Selon une étude de l’Université catholique Andrés Bello publiée cette semaine, les trois quarts des foyers vénézuéliens vivent dans la pauvreté extrême, c’est-à-dire que leurs revenus ne permettent pas de couvrir leurs besoins alimentaires, et 94,5 % sont sous le seuil de pauvreté de 1,9 dollar par jour.

Une étude alarmiste, qui contraste avec les chiffres officiels présentés par le Parlement, pour qui seules 17 % de personnes vivent sous le seuil de pauvreté et 4 % dans l’extrême pauvreté. Reste une petite lueur d’espoir qui peine à sortir les Vénézuéliens de leur apathie : depuis le début du mois de septembre, le gouvernement et l’opposition tentent de négocier une sortie de la crise politique au Mexique sous l’égide de la Norvège. «Cela peut permettre quelques progrès pour récupérer une forme de stabilité institutionnelle, reconnaît Henkel Garcia. Mais pour que le Bolivar redevienne une monnaie forte, même s’il y a des changements dans les mois qui viennent, il faudra attendre des décennies.»

Par Benjamin Delille - Libération

: Afrique Monde