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Maroc : le violent impact du variant Omicron

2021-11-30 23:48:55 - Devant une cabine d'enregistrement de l'aéroport Paris-Charles-de-Gaulle, une hôtesse rappelle machinalement aux passagers les consignes en vigueur : « Pensez à présenter, SVP, avec votre billet d'avion et votre passeport, votre test PCR négatif et votre pass sanitaire. »

Ce sont là les quatre documents, obligatoires désormais, pour qu'Adam, analyste financier marocain, puisse se rendre au royaume après avoir fini sa mission. Ce quadragénaire a rencontré en fin de semaine dernière un nouvel obstacle : son pays a annoncé la suspension du trafic aérien avec la France à compter de dimanche à 23 h 59. La décision devait entrer en application dès vendredi soir, mais elle a été reportée vu le caractère soudain de la découverte du variant Omicron.

Cette annonce « intervient afin de préserver les acquis du Maroc en matière de gestion de la pandémie du Covid-19 », note le Comité interministériel de suivi du Covid.

Les autorités marocaines sur le pont

Ce lundi, le Comité interministériel marocain de suivi du Covid a fait une nouvelle annonce surprise : la suspension de tous les vols directs passagers, à destination du royaume du Maroc pour deux semaines, à compter du lundi 29 novembre 2021 à 23 h 59. Donc, à partir de ce mardi à zéro heure. « Cette décision intervient en raison de la propagation rapide du nouveau variant Omicron, notamment en Europe et en Afrique, et afin de préserver les acquis réalisés par le Maroc dans la lutte contre la pandémie. Une évaluation de la situation sera entreprise régulièrement, afin d'ajuster au besoin les mesures nécessaires », lit-on dans le communiqué du Comité marocain interministériel de suivi du Covid. Ainsi, outre la présentation du pass sanitaire obligatoire et de tests PCR négatifs, il sera procédé à l'arrivée au Maroc à un double contrôle, par le biais de caméras thermiques, de thermomètres, mais aussi de tests antigéniques? Grand ouf de soulagement pour Adam en tout cas, qui a pu rentrer au Maroc ce dimanche 28 novembre, de justesse? même si ce dernier avoue avoir vécu un véritable cauchemar.

Dur pour les voyageurs pris au piège du variant?

« Ce n'est pas la première fois que le Maroc annonce une mesure qui doit entrer en vigueur à la dernière minute, nous confie Adam avec sarcasme. Le 25 novembre, en fin d'après-midi, je scrolle mon Facebook et, soudain, je lis que le Maroc ferme ses portes dans deux jours à tous les passagers venant de France. Je me suis dit que la France va faire de même. Je n'avais pas encore pris de billet à ce moment-là, heureusement ou plutôt malheureusement. Car, de un, je ne voulais pas passer l'hiver en France, donc j'étais obligé de rentrer, et de deux, j'avais peur de ne pas trouver de billet à cause du surbooking », explique Adam.

Il y a près de deux semaines, le royaume a renforcé les contrôles à ses frontières en raison de la hausse des cas de contaminations au Covid-19 en Europe.

Les vols en provenance de France et à destination du Maroc étaient disponibles, mais le bémol, c'est que les prix ont été multipliés par dix, selon plusieurs voyageurs qui se sont retrouvés dans la même situation qu'Adam.qui ne se retiennent pas pour marquer leur colère

« J'étais au Maroc pour un séjour de deux semaines, et ce que je vais vous dire va vous paraître surréaliste : le billet du retour m'a coûté 10 fois plus cher que mon séjour, hôtel inclus », confie Nina, outrée par le profit que les compagnies aériennes peuvent faire en temps de crise. Je suis venue au Maroc avec 103 euros. Mon billet de retour m'a coûté près de 1 025 euros, bon sang ! » peste celle-ci, regrettant ce voyage covidé.

La panique et la colère sont palpables aussi du côté d'Ali, un Marocain résidant à l'étranger (MRE) qui avait acheté un billet pour début décembre direction Toulouse. « J'ai acheté mon billet pour le 3 décembre. Le 25, j'en achète un autre pour le samedi en laissant tomber la moitié d'un projet que j'avais en cours. Le Maroc annonce ensuite que la suspension des vols a été décalée pour dimanche? Je reprogramme pour dimanche mon vol. Toutes ces annulations et tous ces changements de billets m'ont coûté énormément d'argent? Sans oublier que les prix ont explosé. C'est de l'arnaque pure et simple ! Je suis déçu », indique-t-il.

 

Cette forme d'arnaque des compagnies aériennes aurait pu être justifiée si les avions étaient complets, mais ce n'était pas le cas apparemment? « Je suis outré ! Quand j'ai payé cher mon billet d'avion, je pensais que l'avion serait bondé. Quand j'y suis monté dimanche, il y avait en tout et pour tout une dizaine de personnes », confie un voyageur qui était à Paris et devait rentrer absolument à Casablanca ce week-end.

Amal, jeune étudiante marocaine vivant en France, comptait venir au pays passer les vacances de Noël avec ses parents, en famille, au Maroc. « J'avais fait mes bagages et tout préparé. J'ai dû les défaire la nuit même de l'annonce, en sanglots. Je suis triste. Ce Covid pourrit de jour en jour ma vie ! » ajoute Amal, exaspérée.

Pire encore? Certaines compagnies aériennes avaient leur hotline saturée. « J'ai passé la journée à essayer de joindre Air Arabia? Ils ont été injoignables. Je n'ai pas pu modifier ma réservation et je n'ai pas les moyens d'acheter un nouveau billet? Et donc, je suis bloquée à Amiens. Je vais passer les fêtes de fin d'année seule ! » nous apprend Chama avec amertume.

Certains voyageurs sont allés plus loin en se posant des questions existentielles. Comme Sergio, un touriste espagnol, qui était au Maroc et devait arriver en France à la mi-décembre. « Je suis vacciné de trois doses, j'ai mon test PCR négatif et je dois subir les restrictions sanitaires encore. À quoi cela sert-il donc de se vacciner si on est toujours limités dans nos déplacements ? C'est juste honteux ! » s'exclame-t-il.

malgré quelques dispositions d'urgence

Cela dit, en France comme au Maroc, si les passagers ont été choqués par le prix excessif des billets d'avion, les ambassades et les aéroports des deux pays ont fait le maximum pour mettre à leur disposition des avions afin qu'ils puissent regagner leur pays de résidence. Pour la seule ville de Casablanca, par exemple, durant les deux jours qui ont précédé la suspension du trafic passagers Maroc-France, 108 vols ont été disponibles, près de 90 pour Marrakech. Et il fallait compter en moyenne quelque 200 passagers par voyage, selon des informations obtenues auprès de l'Office national marocain des aéroports (ONDA). Cela dit, cette décision de fermer l'espace aérien pénalise surtout les professionnels du tourisme, qui considèrent cette annonce comme un coup de grâce.

Des conséquences dévastatrices sur le tourisme

Il faut savoir qu'en termes de recettes touristiques, le marché français représente environ 50 % des arrivées au Maroc. « Nous sommes en train de perdre plus de 65 % de nos arrivées. Tous les hôtes vont bientôt déposer leur bilan et mettre la clé sous le paillasson », explique Moha, opérateur hôtelier à Marrakech, qui estime que certaines décisions concernant la pandémie ont été très mal choisies. « Nous avons vacciné plus de la moitié de la population. D'ici juin 2022, tous les Marocains auront eu leur deuxième dose. Pourquoi donc fermer les frontières aériennes ? N'y a-t-il donc pas une autre solution moins dévastatrice pour nous afin d'endiguer la pandémie ? » se demande ce réceptionniste d'un hôtel à Marrakech qui sent que le licenciement forcé s'approcher à grands pas.

Selon des sources de la Fédération nationale de l'industrie hôtelière, le Maroc va perdre près de 12 % de chiffre d'affaires rien qu'à cause des récentes annulations françaises pour les fêtes de fin d'année. Par ricochet, à elle seule, la soirée du réveillon peut représenter quelque 10 % des recettes annuelles pour certains hôteliers. « Comment pouvons-nous nous rattraper ? Car c'est ce que nous tentons de faire depuis l'avènement de la pandémie? Nous allons essayer de ramasser les miettes du tourisme national? que nous attendons sans trop d'espoir durant les vacances scolaires prévues fin décembre 2021 », confie Salma, masseuse dans un spa d'hôtel à Marrakech.

Les pertes du tourisme sont estimées à quelque 2000 milliards de dollars en 2021, soit le PIB annuel de l'Italie, selon l'OMT. © DR

Contacté par Le Point Afrique, Hamid Bentahar, président de la Confédération nationale du tourisme (CNT), relativise. « En décidant la fermeture de ses frontières, compte tenu de l'arrivée d'un nouveau variant, le Maroc démontre, une fois encore, sa volonté de contenir la pandémie et de placer la santé au-dessus de toutes considérations, qu'elles soient politiques ou économiques », affirme Hamid Bentahar. Maintenant, ces mesures vont, bien sûr, avoir des incidences économiques et principalement sur le secteur du tourisme qui traverse une crise sans précédent. Nous comptions sur les fêtes de fin d'année pour assurer une reprise du secteur, mais ces espoirs semblent désormais compromis et la reprise est retardée. Nous espérons que ce nouveau variant Omicron sera très vite maîtrisé et que ces restrictions seront bientôt levées afin que nous puissions démarrer l'année 2022 dans les meilleures conditions. De quoi espérer une reprise graduelle et pérenne sur nos principaux marchés. » Et de conclure : « Nous gardons l'espoir, car nous savons que, dès que les conditions seront réunies, le Maroc sera en première ligne des destinations les plus convoitées, pour tous ses atouts touristiques, mais aussi pour sa gestion de la pandémie. La donne sanitaire étant désormais une donne importante dans la décision de voyage. »

De son côté, l'Office national des aéroports (ONDA) estime qu'il est encore trop tôt pour se lamenter par rapport à cette décision. « Il faut juste rappeler que nous avons clôturé l'année 2020 avec une perte de 2 milliards de dirhams et que 2021 ne s'annonce pas du tout mieux avec les suspensions successives des vols. C'est normal, et la situation est générale. Elle ne concerne pas uniquement le Maroc », confie une source de l'ONDA. Et de rassurer par rapport à la disponibilité des vols spéciaux : « Pour ce qui est des vols de ce lundi 29, par exemple, les aéroports prévoient au besoin des vols additionnels. Pour l'aéroport Mohammed-V, par exemple, il y a eu aujourd'hui, malgré l'annonce, 64 vols programmés, dont 12 supplémentaires », conclut-il.

Qu'en est-il du côté du ministère du Tourisme ? Il faut croire que le choix fait est celui du mutisme. Aucune source n'a voulu communiquer sur la situation actuelle. Sous le couvert de l'anonymat, une haute fonctionnaire du ministère du Tourisme indique quand même que « si 15 % de la population marocaine, soit 5 millions de Marocains, vont à l'étranger pour les fêtes de fin d'année, cette année, la suspension des vols va être bénéfique pour servir le tourisme local ». Cela dit, il n'y a rien de surprenant quant au secteur du tourisme. Eu égard aux nouvelles restrictions sanitaires, à la suite de l'apparition du nouveau variant Omicron, le secteur du tourisme mondial va subir d'importants dégâts. Selon l'Organisation mondiale du tourisme (OMT), les pertes estimées devraient tourner autour de 2 000 milliards de dollars en 2021, soit le PIB annuel de l'Italie. De quoi comprendre qu'il est urgent d'en savoir plus sur le variant Omicron pour calmer les esprits et conduire à assouplir les mesures restrictives. Il en va de la survie de nombreuses économies et, au-delà, de celle de filières fortement dépendantes de la mobilité internationale.

correspondant à Tanger, Anis Bounani

 

 

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