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France : Rappel des ambassadeurs. 5 minutes pour comprendre l’impact de la décision de la France

2021-09-18 22:25:42 - Entre alliés, « ça ne se fait pas ». Les États-Unis ont privé la France et Naval Group du « contrat du siècle », conclu en 2016 avec les Australiens : la livraison de douze sous-marins français, pour un montant de 34 milliards d’euros.

Au-delà de la disparition d’un contrat en or, la France a surtout perdu confiance en deux de ses plus anciens alliés. Le rappel immédiat de ses ambassadeurs aux États-Unis et en Australie « pour consultation » révèle une grammaire diplomatique lourde de sens.

« Nous avons rappelé nos ambassadeurs pour essayer de comprendre et pour montrer à nos pays anciennement partenaires que nous avons un très fort mécontentement, qu’il y a vraiment une crise grave entre nous », a insisté Jean-Yves Le Drian samedi soir sur France 2. Cette mesure « est très symbolique. Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, li y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris donc ça ne va pas entre nous », a justifié le ministre des Affaires étrangères.

Que symbolise le rappel d’un ambassadeur ?

Le rappel pour consultation est une pratique ancienne en diplomatie. « L’État rappelle l’ambassadeur chef de poste dans la capitale pour essayer de comprendre avec lui ce qu’il se passe dans le cadre d’une crise », détaille Christian Lequesne, auteur de « La puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique » (éd. Presses de Sciences Po).

L’ambassade ne ferme pas : les services continuent de fonctionner, avec un numéro 2 en chargé d’affaires. « Le message est : nous avons une crise ouverte. Nous ne sommes pas prêts à en rester là, on doit s’expliquer », poursuit l’universitaire.

Le rappel d’un ambassadeur pour consultation est donc un signal fort, destiné à faire part d’un désaccord profond. Il marque une rupture de confiance à la suite d’une absence de loyauté. « La seule façon de s’assurer que Washington comprenne la gravité de cette crise était de faire ce geste diplomatique, affirme l’ancien diplomate Pierre Morcos, chercheur associé au Center for Strategic and International Studies, un think tank basé à Washington DC. Les communiqués ne suffisaient pas. Et les légères paroles rassurantes de la part de l’administration américaine non plus. »

Pourquoi parle-t-on d’une décision historique ?

La France a déjà pris des décisions similaires dans le passé : avec l’Italie en 2019, à la suite de sorties de Luigi Di Maio et Matteo Salvini lors de la crise des Gilets jaunes, et avec la Turquie en 2020, après des attaques du gouvernement en place contre la politique française.

Mais avec les États-Unis, alliés très lointains, jamais cette étape diplomatique n’avait été atteinte. « On se souvient de la tension extraordinaire avant la guerre d’Irak, mais cela n’avait aucunement conduit au rappel des ambassadeurs. En diplomatie, c’est très sérieux », raconte Thierry Balzacq, chercheur spécialiste des relations internationales.

Vers une escalade de la brouille diplomatique ?

En principe, cette phase précède la rupture des relations diplomatiques, c’est-à-dire une fermeture de l’ambassade. « Je n’y crois absolument pas, tranche Christian Lequesne. Cette crise révèle surtout qu’en matière de sécurité, l’Amérique reste une superpuissance. Il n’y a pas vraiment eu de réactions européennes en soutien à la France, ce qui prouve que l’UE ne pense pas sa sécurité en dehors des États-Unis. Et cela contredit l’idée française d’une certaine autonomie stratégique de la France, mais aussi de l’Europe, à l’égard des États-Unis. »

« Maintenant, nous devons garder la tête froide. Paris ne rompt pas ses relations diplomatiques avec Washington, confirme Pierre Morcos sur son compte Twitter. La France n’expulse pas non plus les diplomates américains. » Selon lui, la décision mal sentie de l’administration Biden aura tout de même des « effets durables » sur sa relation avec la France.

Et après ?

Les conséquences dépendront de la réponse des États-Unis et de l’Australie à ce rappel d’ambassadeurs. « La France aura besoin de garanties commerciales de la part de l’Australie, et de garanties stratégiques de la part des États-Unis », résume Thierry Balzacq.

Par ailleurs, le rappel peut durer quelques jours, quelques semaines, voire plusieurs années… Sa longévité « nous dira où la France veut mettre le curseur dans sa désapprobation. Ce n’est pas qu’une affaire économique, mais aussi politique et stratégique. »

L’épisode confirme que l’administration Biden fait tout son possible pour attirer autour d’elle les partenaires qui l’aideront à contenir la Chine. Lors du dernier sommet de l’Otan, Français et Allemands se sont, d’une certaine manière, opposés aux États-Unis en souhaitant avoir un discours plus mesuré, explique Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) sur LCI.

Les États-Unis se sont alors tournés vers l’Australie, angoissée par la menace chinoise, et le Royaume-Uni. Ces derniers s’alignent de plus en plus dans l’axe des Américains. Pour Jean-Pierre Maulny, ce choix est « inquiétant » : il ne sera pas sans conséquences négatives sur l’avenir du traité de Lancaster House. Conclu en 2010 entre Paris et Londres, il prévoit un rapprochement des deux pays… en matière de défense et de sécurité.

Anissa Hammadi

: Afrique Monde