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Madagascar : Mauvais payeur, Madagascar perd son seul avion de transport militaire

2021-09-17 01:37:09 - La société française Sofema a repris le Casa CN-235 que le président Andry Rajoelina avait acheté à crédit en 2019. L’histoire est celle d’une gabegie dans un pays confronté à la famine :

plus de 4 millions d’euros ont été dépensés en pure perte par le ministère de la défense de Madagascar pour acquérir un avion de transport de troupes qui, au final, a été saisi en raison de défauts répétés sur les échéances de paiements.

Le 16 novembre 2020, le propriétaire de l’avion, la société française Sofema spécialisée dans le négoce de matériel militaire d’occasion avec les pays pauvres, a résilié son contrat avec Madagascar et repris l’entière possession de l’appareil qui se trouvait depuis plusieurs mois immobilisé sur l’aéroport Lanseria de Johannesburg.

A Antananarivo, les autorités se gardent bien d’ébruiter l’affaire. « L’avion va bientôt revenir à Madagascar. La crise du Covid explique ce contretemps. Nous n’avons aucun impayé et nos relations avec Sofema sont bonnes », feint le ministre de la défense, le général Richard Rakotonirina, en réponse à nos questions. La situation embarrasse jusqu’au plus haut sommet de l’Etat.

C’est en effet le président Andry Rajoelina qui, au lendemain de son entrée en fonction en janvier 2019, a donné l’ordre d’acquérir rapidement cet aéronef pour en faire le clou du traditionnel défilé militaire de la fête de l’Indépendance du 26 juin. Un calendrier qui a semble-t-il justifié que la commande ne soit pas passée par un appel d’offres, mais à la suite d’un décret signé en mai ouvrant une procédure d’achat direct autorisée pour « certaines catégories de marchés à caractère confidentiel pour la défense et la sécurité ».

« Défauts de paiement répétés »

Le Casa CN-235 repeint aux couleurs de Madagascar a bien volé au-dessus de la capitale lors des célébrations nationales. Mais ensuite, en dehors d’une mission humanitaire de quinze jours en février 2020, il est resté à Johannesburg où Sofema dispose d’une plate-forme de maintenance capable de réaliser des opérations que la Grande-Ile, faute d’infrastructures et de personnels qualifiés, n’était pas en mesure d’assurer.

Ce n’est pas la nécessité pour Madagascar de se doter de ce type d’appareil, très utilisé pour les interventions de sauvetage lors de catastrophes naturelles, qui pose question, mais la précipitation avec laquelle l’opération a été bouclée. Au point pour le ministère de la défense de devoir solliciter auprès de Sofema la location de pilotes et de mécaniciens pour faire voler l’avion ainsi qu’un service de maintenance et de réparation.

Des prestations supplémentaires facturées plusieurs centaines de milliers d’euros en sus des 7,3 millions du prix de l’appareil. Le contrat de vente avec réserve de propriété du 3 juin 2019 et ses avenants, ainsi que les lettres de relance de Sofema, auxquels Le Monde a eu accès, font apparaître que le ministère de la défense s’est vite trouvé dans l’incapacité de faire face à un tel investissement.

Dans son courrier du 21 juin 2021 adressé au général Richard Rakotonirina, le président-directeur général de Sofema, Guillaume Giscard d’Estaing, rappelle « les défauts de paiement répétés du ministère de la défense nationale » qui ont conduit à la résolution « irrévocable » du contrat le 16 novembre 2020. Après cette date, pour sauver son avion, Madagascar a en effet procédé le 26 novembre, le 16 décembre 2020 puis le 21 mai 2021 à trois versements de 578 000 euros.

Un avion de 1987

« Néanmoins, le contrat de vente étant résolu, ces paiements ne sauraient être employés à l’exécution de celui-ci et nous affectons donc ces versements à la réduction de la créance de Sofema (…) dont le solde s’élève désormais, à la date de la présente lettre et sous réserve de tous coûts supplémentaires, à 4 973 658 euros », fait valoir M. Giscard d’Estaing dans son courrier en précisant que l’avion se trouve en situation d’être recommercialisé.

La société française a pour actionnaires les grands noms de l’industrie de défense dans les domaines aéronautique, naval ou terrestre. Airbus et Safran détiennent chacun plus de 20 % du capital. Dassault Aviation, Thales, Naval Group et Renault Trucks Defense sont aussi autour de la table. Son catalogue offre une palette d’équipements au passé souvent compliqué mais à la portée des bourses les moins garnies.

Le Casa CN-235 choisi par le président malgache fait partie de la première génération de cet avion de transport conçu par l’espagnol Casa et le constructeur indonésien IPTN. Mis sur le marché en 1987, il a d’abord servi dans l’armée de l’air du Botswana puis fait un bref passage au Togo en 2012 avant que Sofema ne décide de racheter l’avion pour préserver sa réputation.

« J’ai personnellement pris cette décision car le Togo n’était pas capable de l’entretenir et je ne voulais pas qu’on puisse dire que nous avions vendu un appareil qui ne pouvait pas voler », explique Guillaume Giscard d’Estaing. L’aéronef était depuis cette date en maintenance à Johannesburg et semblait trouver difficilement acquéreur.

Une facture qui continue de s’alourdir

« Madagascar est un pays courageux, mais il n’est pas prêt à recevoir un appareil de cette nature. Nous avons signé ce contrat en toute bonne foi en appelant l’attention de notre client sur les obligations auxquelles il devrait se soumettre pour rester en conformité avec la législation internationale. Nous n’avons malheureusement pas eu des interlocuteurs toujours au fait de la chose aéronautique », poursuit le PDG de Sofema.

« Le marché des pays à faible pouvoir d’achat est notre spécialité. Les discussions ne sont pas toujours faciles. Nous avertissons nos clients mais nous ne sommes pas des censeurs. Notre rôle n’est pas d’empêcher des Etats d’acheter du matériel militaire : l’époque de Tintin au Congo est terminée. J’ai fait preuve de beaucoup de souplesse avant de prononcer la résolution du contrat », précise M. Giscard d’Estaing.

Le contrat signé avec Sofema étant de droit français, c’est devant le tribunal de commerce de Paris que le gouvernement malgache devrait se tourner s’il voulait contester la décision de la société devant la justice. La voie amiable ne semble toutefois pas totalement fermée. Andry Rajoelina et Guillaume Giscard d’Estaing se sont entretenus lors de la visite du président malgache à Paris fin août.

Le dossier qui empoisonne un peu plus les relations entre la France et Madagascar est suivi de près par le ministère des affaires étrangères. En attendant une hypothétique issue, la facture continue de s’alourdir pour les Malgaches, pauvres débiteurs de l’éphémère coup d’éclat de leur président dans le ciel d’Antananarivo.

Laurence Caramel

 

: Afrique Monde