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Mayotte : «Si le virus entre ici, ça va être l’hécatombe»

2020-03-24 23:06:51 - Le département dispose de moyens limités pour faire face à l’épidémie, alors que des milliers d’habitants vivent dans des conditions insalubres. Dans les entrailles du bidonville de «Manga Télé», l’un des plus vastes de Mayotte, et donc de France, 5 000 personnes s’entassent dans des conditions pitoyables. 

Les taudis de ce quartier de Kawéni, dans la banlieue de Mamoudzou, ne disposent ni d’eau courante, ni d’électricité. «Les gens vivent dans la promiscuité, dans des conditions sanitaires déplorables, se désespère Omar Saïd, président de l’association Wenka, qui intervient auprès de cette population déshéritée. Si le virus entre ici, ça va être l’hécatombe.»

«Catastrophe sanitaire»

A Mayotte, où 30 personnes avaient contracté le Covid-19 mardi, l’habitat insalubre représente selon l’Insee 40% des logements. De quoi inquiéter Dominique Voynet, la directrice de l’agence régionale de santé (ARS). Dans un courrier adressé aux médecins du département d’outre-mer, l’ancienne ministre de l’Environnement fait part de sa «hantise» de voir la maladie se diffuser «dans les bangas» de tôle et de planches. Le risque est d’autant plus sérieux que les habitants ne respectent pas vraiment les mesures de confinement. Plusieurs communes ont instauré un couvre-feu nocturne. En début de semaine, des enfants jouent encore sur les terrains vagues, des habitants discutent entre eux sur les trottoirs… Pour certains, «c’est une maladie de blancs», pour d’autres «Allah nous protège»… Dominique Voynet déplore ces comportements «y compris par des politiciens pourtant bien informés des gestes barrières».

Mardi, le préfet a décidé, à la demande des maires, de décreter un couvre-feu sur tout le territoire pour lutter contre l'expansion du virus. Il sera désormais interdit de circuler de 20 heures à 5 heures, sauf motif impérieux (notamment pour le personnel soignant, les forces de l’ordre, les pompiers, les journalistes).

Le 20 mars, au lendemain de contrôles tendus à l’encontre d’élus locaux encore en campagne, consigne aurait été donnée aux forces de l’ordre de «ne pas verbaliser», dénonce le syndicat Alternative Police. La préfecture assure qu’il s’agissait de faire preuve de «pédagogie» dans un premier temps, avant une phase plus coercitive. Un peu tard, estime le député LR Mansour Kamardine. Ce dernier est persuadé que Mayotte, «véritable désert médical à 9 000 kilomètres de Paris», court à «la catastrophe sanitaire». Le département, en stade 2 de l’épidémie, ne compte qu’un centre hospitalier, doté de seize lits de réanimation pour une population estimée à plus de 350 000 personnes. L’élu réclame l’envoi d’un porte-hélicoptère, Le Mistral, disposant d’une soixantaine de lits médicalisés qui croiserait actuellement dans l’océan Indien. Mansour Kamardine demande également à Paris d’installer un hôpital de campagne et d’envoyer «un stock de précaution» de chloroquine.

Un seul centre hospitalier

La situation est si tendue que le cours de l’histoire s’emballe. Des immigrés clandestins originaires des Comores – qui représentent plus de 40% de la population mahoraise – n’ont cette fois pas cherché à rentrer sur le département français : ils l’ont au contraire quitté, empruntant de nuit des barques motorisées pour fuir le virus et s’abriter dans leur pays de naissance, distant de 70 kilomètres. «Une vingtaine de kwassas a accosté à Anjouan la semaine dernière», la plus proche des îles voisines, confirme Mohamed Youssouf, journaliste à la Gazette des Comores. Paradoxalement, d’autres sans-papiers, interpellés à Mayotte par les autorités françaises et expulsés, ont été refoulés par les Comores, qui craignaient l’entrée du Covid-19, lorsque le navire français qui les reconduisait a tenté d’accoster…

La Réunion, le département d’outre-mer «voisin» situé à deux heures de vol de Mayotte, est aussi passée en stade 2 de l’épidémie, avec 83 cas de contamination recensés, dont 3 malades en réanimation. La préfecture a annoncé un renforcement des dépistages, avec le concours de laboratoires privés. La capacité des lits de réanimation a été augmentée de 50 places, soit un total de 161 lits sur l’ensemble du département, qui dispose par ailleurs de 144 respirateurs.

Laurent Decloitre - Liberation - Photo : ALI AL-DAHER

 

: Afrique Monde