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Gilles Perrault: « Ben Ali, un voyou de sous préfecture »

2019-09-22 17:48:44 - Gilles Perrault , dans la préface du livre signé par Jean Pierre Tuquoi et Nicolas Beau « Notre ami Ben Ali », décrivait la réalité de ce que fut le régime de l'ancien dictateur tunisien, Zine Ben Ali, décédé le 19 septembre 2010

« La botte de Hitler et le sabot de Mussolini », disait de Gaulle à Londres. Passer de Hassan II à Ben Ali, c'est aussi descendre de l'aristocratie du crime à la médiocrité lugubre d'un voyou de sous-préfecture. Les pays ne sont pas ici en cause, mais les hommes. Hassan avait une tête ; Ben Ali n'a que des mains. Le premier, avec tous ses vices, possédait des qualités, dont l'intelligence. Le second, surnommé « président bac moins trois » par ses sujets, ne se distingue que par ces réflexes expéditifs qu'on acquiert dans les casernes.

Un flic morose

L'un fut roi jusque dans ses pires excès ; l'autre n'est qu'un flic morose imposant à l'un des peuples les plus civilisés du monde l'encagement dans une dictature gorille.

L'histoire  commence par l'avilissement pitoyable et prévisible («La vieillesse est un naufrage ») d'un destin hors du commun.

Au terme de trente ans de pouvoir, Bourguiba, le « Combattant suprême », Très amoindri, finissait dans un ridicule qui n'excluait pas l'odieux. « Qui nous délivrera du gâteux ? », soupirait une Tunisie partagée entre la reconnaissance pour les éminents services rendus et une compréhensible exaspération. Ce fut le général Zine el-Abidine Ben Ali, formé à l'école du renseignement américain, expert en répression policière et ministre de l'Intérieur avant d'être nommé Premier ministre par un Bourguiba auquel le grand âge avait fait perdre ses prudences

La révolution du jasmin

Le coup d'État en douceur (la « révolution du jasmin ») se déroule le 7 novembre 1987. Il est accueilli dans la liesse populaire. Trop longtemps sénile par procuration, la Tunisie retrouve une adolescence. Rosée bienfaisante de mesures libérales, prisons vidées, ralliement unanime et enthousiaste au nouveau régime, le bonheur et la démocratie au programme : l'avenir est bleu.

Comment ne le serait-il pas ? Au contraire d'un Maroc, immergé dans l'analphabétisme, rongé par la misère et devenu au fil des décennies une véritable poudrière sociale (tel est l'héritage véritable légué à Mohammed VI et le formidable défi qu'il devra relever), la Tunisie est relativement prospère.

Elle le doit à la sagesse de Bourguiba, qui sut, dès l'indépendance, opérer les bons choix et ne pas céder, par exemple, à la tentation de la surindustrialisation  où se perdit sa voisine algérienne.  Avec un revenu par tête de 2 000 dollars en constante augmentation, la Tunisie est sans doute le pays d'Afrique où la population vit le mieux.

Ce n'est pas rien.

Le déchainement de la répression

L'état de grâce dure deux ans. Alors que les urnes ne pouvaient que délivrer un verdict pour lui des plus flatteurs, Ben Ali verrouille les élections de 1989. Grâce à une fraude dont la démesure étonne les observateurs les plus rassis, son parti obtient la totalité des sièges. Lui-même se proclame élu président de la République avec 99,20 % des suffrages.

« La Tunisie compte donc 0,80 % d'ingrats », s'étonnent les auteurs. Et, plus sérieusement : « Une occasion historique a été ainsi ratée. A jamais. » Puis la répression policière se déchaîne contre les islamistes.

Suspects raflés par milliers, plusieurs dizaines de morts sous la torture, prisons surpeuplées, familles des détenus harcelées. Une traque implacable utilisant tous les moyens, même les pires. On le savait dès avant la parution de ce livre. Et les yeux restaient secs, les cœurs fermés à la compassion. Si ces excès déplorables épargnaient à la Tunisie l'horreur qui faisait sombrer l'Algérie dans la barbarie, le macabre jeu n'en valait-il pas la chandelle ?

Ben Ali, bouclier efficace contre l'extrémisme, ne méritait-il pas absolution ? Nicolas Beau et Jean-Pierre Tuquoi sont ici passionnants. (De grâce, que leurs confrères, lorsqu'ils rendront compte du livre, ne l'expédient pas en lui collant l'étiquette simplificatrice de « pamphlet » ou de « brûlot » ! Rien de plus éloigné de cette littérature, au demeurant parfaitement honorable, que leur enquête nourrie d'informations puisées aux bonnes sources et témoignant d'un constant souci d'équité.) Ils nous dressent le tableau d'un islamisme tunisien pour le moins contrasté. Les extrémistes  existent, assurément, disposés à l'affrontement armé avec Bourguiba, mais aussi, dans ce pays de tradition laïque, où les femmes se virent reconnaître leurs droits dès 1957, une masse de militants prêts à rejoindre une démarche démocratique.

On en trouvait, nombreux,  à la Ligue tunisienne des droits de l'homme, qui n'est pas  exactement une école d'intolérance. L'immense espérance née de l'escamotage de Bourguiba convainquit la plupart des dirigeants islamistes de jouer le jeu. À ce moment crucial, la Tunisie semble pouvoir devenir le laboratoire d'une intégration possible d'une partie des islamistes qui rejettent la violence. Les élections truquées de 1989 puis la répression aveugle font du laboratoire un abattoir et une geôle. Là encore, une occasion historique a été manquée. Eût-elle été saisie et réussie que son écho aurait retenti bien au-delà des frontières du pays.

Le « rempart » contre l'intégrisme

Quant à un Ben Ali acceptant douloureusement de se salir les mains pour préserver son peuple des fureurs intégristes — image d'Epinal affichée dans toutes les chancelleries et acceptée, il faut le dire, par la quasi-unanimité de ceux qui s'intéressent au Maghreb —, on put en tester l'authenticité lorsque les démocrates tunisiens furent happés à leur tour par la machine tortionnaire qu'il avait mise en place. Il n'y a plus l'ombre d'un quelconque péril intégriste, mais la dictature continue de tourner à son régime de croisière : presse asservie, culte de la personnalité porté à un degré que n'eût pas osé un Ceausescu (40 % du journal télévisé sont consacrés aux faits et gestes du général-président, selon l'étude d'un organisme officiel tunisien), police omniprésente, torture institutionnalisée, justice aux ordres, anéantissement des libertés publiques, corruption au sommet et enrichissement scandaleux du clan au pouvoir, harcèlement des opposants qui ont pu trouver asile en Europe.

Traiter de la sorte un peuple tunisien dont la finesse d'esprit et le sens de l'humour font l'admiration de tous ceux qui ont le privilège de le fréquenter, c'est plus qu'un crime : une faute de goût. Mais le crime existe. Sa trace sanglante constitue le fil rouge de ce livre terrible. Puisse le lecteur comprendre que sa responsabilité citoyenne est engagée ! Car le crime perdure à cause d'une complicité internationale où la France joue, comme naguère pour le Maroc, un rôle prépondérant.

«Notre ami Ben Ali». Vieille histoire… Au nom d'un réalisme à courte vue, en vertu d'un économisme  qui sacrifie la liberté des hommes au libéralisme pour les entreprises, les dirigeants politiques français, de gauche comme de droite, tolèrent, encouragent et même subventionnent une dictature des plus crasseuses. Faut-il répéter, avec les auteurs, que le totalitarisme et la corruption sont le fumier sur lequel prospère l'extrémisme, comme on a pu le vérifier en Iran et en Algérie ?

Xommmet si souvent a-t-on pu dire ici en France, du sommet de l'État au simple citoyen : « Je ne savais pas. »

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