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Cameroun : D'autres personnes gouvernent à la place et au nom du président handicapé par la vieillesse et la maladie

2019-05-30 23:49:09 - Lors de la récente célébration avec faste à Yaoundé de la soi-disant «Unité camerounaise», le 20 mai 2019, nous avons assisté à une scène de spectacle autocratique certes risible, mais tellement pathétique et dévastateur, surtout en décalage avec toute la propagande qui nous a habituellement été servie par la dictature en place depuis 37 ans, comme un témoignage accablant sur le véritable effondrement encours des institutions au Cameroun.

En effet le zénith de ce spectacle obscène a mis en scène un vieillard fissuré et désorienté de 87 ans qui n'est plus capable de diriger un pays dont il est aux manettes depuis plus de trois décennies, alors même que celui-ci demeure une autocratie totale. Devant ces images pathétiques, nous avons humainement pu avoir une pointe de compassion lorsque sa femme, sans aucune grâce ni dignité (puisqu'elle en riait), a soulevé les deux bras du tyrans et l'a forcé à saluer comme une marionnette une foule « adorante ». Cela a aussitôt suscité trois remarques:
 
– Premièrement, dans un monde impitoyable qui s'est toujours présenté comme profond, mystérieux et imperméable à celui réel des simples mortels, la réalité se révèle enfin être la superficialité et la transparence d'un tyran sous illusion divine, brutalement ramené sur terre à être classé au rang de simple mortel (qu'il est en réalité). C'est l'effondrement d'un mythe sur la toute puissance, d'un fantasme brûlé subitement par une réalité qui lui signifie que comme tout être humain, il ne peut échapper à son propre cycle biologique, malgré toute la propagande insistant sur son obscène immortalité chantée du matin au soir par ses griots et sycophantes.
 
– Deuxièmement, comment dans l'autocratie le temps et le mouvement sont déconnectés les uns des autres. Le temps qui passe peut en effet donner l'illusion de mouvement, mais c'est simplement de la répétition, de la routine et rien de plus. C'est comme être dans l'enfer de Dante, vous pouvez bouger et changer de cycle mais vous êtes toujours en enfer.
 
– Troisièmement, les femmes de ce monde toxique sont également des joueurs actifs. Car en levant les bras d'un vieillard sénile éreinté par une journée éprouvante de célébration, personne ne sait si la première dame aide réellement ou humilie davantage son vieux mari, mais nous savons par contre, selon l'idéologue du régime, que cette autocratie est une dyarchie où la première dame est le numéro 10 (avant centre au football). Ainsi, en brandissant les bras du président comme une marionnette, la première dame expose de manière effrayante ou par inadvertance un effondrement prolongé mais réel de son autorité. Il ne s'agit pas seulement d'un vieil homme brisé et fatigué. C'est beaucoup plus grave que cela. Le vieil homme est brisé, parce que nous sommes brisés aussi, puisqu'il s'accroche en dépit du bon sens au pouvoir. Que vous ressentiez sa douleur ou non, la douleur pour nous tous est précisément sur le point de s'aggraver.
 
Dans l'ensemble, il s'agit ici d'un monde de portée émotionnelle limitée, réduite au vulgaire et au cruel. En effet, un monde vulgaire et cruel où il n'y a pas de réciprocité de services, ni de convivialité, mais de la vulgarité et la banalité.
 
De manière plus précise, la réalité de la révélation du 20 mai 2019 est que d'autres personnes dans ce panier de crabes gouverne le Cameroun à la place et au nom du président handicapé par vieillesse et la maladie, usurpant de la sorte les pouvoirs que lui confère la constitution.
 
Il est en cela enfin clair que le pouvoir absolu commence à se retourner contre son architecte en chef, comme lorsque les poules rentrent au poulailler pour se percher. Bien entendu, c'est un système où les jeunes Camerounais ne sont pas vraiment informés de la réalité de leur société, de leur civilisation, de leur identité nationale, et l'importance de la stabilité sociale. Par contre, tout est fait pour qu'ils se séparent de leurs certitudes et de leur pouvoir d'être créatif. En réalité, nous sommes devenus un peuple atomisé et triste. En fin de compte, même les hauts fonctionnaires et dignitaires de l'État autocratique seront dévorés par ce manque de connaissance et de prise de conscience sur l'extrême gravité de cette société complètement figée au souffle d'un tyran grabataire.
 
C'est ce qui se produit lorsque le gouvernement nous a obligés à suivre la voie de la loyauté, de l'obéissance totale et de la docilité. Une forme de système qui accorde une valeur extraordinairement élevée au pouvoir absolu.
 
Par conséquent, un système dans son ensemble qui fonctionne dans un désordre épouvantable avec tant de personnes en prison ou forcées à l'exil, tandis que les téléscripteurs incompétents en charge s'accrochent à leur besogne, comme des balanes. Un système capricieux où une partie du problème est constitué par l'excès de réseaux de clientélisme et de patronage, et où chacun ressent désespérément le besoin de se faire remarquer en faisant ce qu'il croit être du « management ». Une culture toxique fondée sur des exigences déraisonnables, une culture du blâme, des brimades, du bouc émissaire permanent. Une culture politique négativement compétitive et sans pitié où, lorsqu'on ajoute la discrimination fondée sur le sexe et l'origine ethnique, on appréhende ce cocktail nuisible et le baril de poudre qu'il est désormais près à exploser.
 
Ce faisant, nous perpétuons et reproduisons un monde politique vénal, acéré, où l'on poignarde dans les dos à tout va. Ce système repose sur un manque fondamental de respect des individus, de leurs talents, de leurs compétences et de leurs opinions. Une culture qui se concentre presque entièrement sur le culte du tyran érigé en demi-dieu ou en dieu, mais qui montre ici ses limites. Parce que même ce dieu ne peut échapper à son cycle biologique malgré toute la propagande assénée sur son immortalité obscène. 
 

cl2p.org - Olivier J. Tchouaffe
 

: Afrique Monde