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Cameroun- Crise Anglophone ! Menacée par le pouvoir et les sécessionnistes, la CGA renvoyée aux calendes bantoues

2018-11-21 18:01:17 - Se tiendra-t-elle ? Ne se tiendra-t-elle pas ? Telles sont les questions qui couraient les lèvres lundi jusqu'en fin de matinée, au sujet de la Conférence Générale des Anglophones initiée par le Cardinal Christian W. Tumi, Archevêque émérite de Douala, en collaboration avec quatre autres dignitaires religieux anglophones, dans le but de recenser formellement les causes de la guerre de sécession qui a cours depuis deux ans dans les régions anglophones, de les soumettre à l'attention du président Paul Biya. La réponse, on la connait depuis ce soir, elle n'aura pas lieu.

L'hypothèque de l'autorisation gouvernementale qui planait sur la Conférence Générale des Anglophones (CGA) a fini par avoir raison de l'audace des initiateurs de l'événement, en l'occurrence Mgr Tumi et ses pairs.  Prévue initialement pour se tenir les 29 et 30  août derniers, puis reportée aux 21 et 22 novembre, la CGA va sans doute connaitre une nouvelle date de sa tenue –si jamais elle finira par avoir lieu un jour-  cet après-midi, à l'occasion de la conférence de presse que donnent ses organisateurs mardi, 20 novembre2018, à Douala. 
 
La conférence qui avait reçu l'onction de la communauté internationale, ainsi que celle de nombreux Camerounais, tous fatigués par cette guerre fratricide dont la nécrologie désespérante a fini par lasser aussi bien ceux qui ne voyaient pas forcément d'un mauvais œil que des anglophones prennent les armes pour se prémunir contre les atrocités de l'armée camerounaise que ceux qui souhaitaient que l'armée en finisse avec les fauteurs d'atteinte à l'unité nationale et à l'intégrité territoriale du Cameroun, a été annulée selon une annonce faite lundi soir.
 
La raison ? Le gouvernement qui avait fini par croire en son bien-fondé, même sans le dire formellement,  n'a pas donné l'autorisation nécessaire demandée depuis jeudi pour sa tenue.
 
Officieusement, il semble que ledit gouvernement qui n'a de cesse de ressasser que la situation est sous contrôle en zone anglophone n'ait pas eu la certitude que les conditions optimales de sécurité étaient réunis pour le rassemblement d'un grand nombre de personnes pour ce conclave dans une ville de Buea, chef-lieu de la région anglophone et séparatiste du Sud-ouest, qui n'est pas épargnée par les attaques des groupes armés luttant pour la restauration de l'ancien Cameroun occidental –jadis sous tutelle britannique-, du moins ce qui en est resté après le référendum du 11 février 1961 qui consacra le rattachement de sa partie septentrionale (le Northern Cameroon) au Nigeria, et celui de sa partie méridionale (le Southern Cameroun) au Cameroun anciennement français, devenu indépendant un an auparavant. 
 
La menace sécuritaire qui a plané sur la tête des organisateurs et des participants éventuels était le fait aussi bien des extrémistes séparatistes que des soutiens anglophones du pouvoir de Yaoundé. Ainsi, après avoir dans un premier temps souhaité que cette réunion se tienne dans un pays étranger pour permettre aux sécessionnistes  de la diaspora d'y participer, les leaders séparatistes ont fait savoir à diverses occasions qu'il n'était pas de bon ton que des autorités religieuses qui ne prêchent pas la sécession mais plutôt à la limite le fédéralisme -alors que c'est sur la base de leurs exigences de se séparer du Cameroun qu'une quelconque discussion peut être envisagée- « essaient de les distraire ou de les entrainer dans le piège de l'abandon de leur lutte ». De l'autre côté,  le maire de la ville de Buea, un autre extrémiste cette fois-ci  partisan du pouvoir de Yaoundé, avait menacé d'un bain de sang ceux qui viendraient tenir cette réunion dans [sa] ville.
 
La dernière menace de mort en date est celle que les  sécessionnistes ont proférée contre l'un des organisateurs de la CGA, le Dr. Simon Munzu, poussant cet ancien représentant du Secrétaire Général de l'OU qui  a fait ses preuves en matière de résolution des conflits de ce genre dans d'autres pays, à se retirer de l'organisation.
 
L'initiative de Monseigneur Tumi, adoubé par ses collègues chefs religieux (pasteur Babila George Fochang, de l'Église presbytérienne du Cameroun, Imam Tukur Mohammed Adamu, de la mosquée centrale de Bamenda, et le chef imam Alhadji Mohammed Aboubakar, de la mosquée centrale de Buea) était pourtant des plus louables, tant elle visait à lister et formaliser les revendications de la minorité anglophone qui se plaint d'être littéralement marginalisée. Il était question que celles-ci soient ensuite présentées au gouvernement et aux composantes de la société civile dans la perspective d'un dialogue national qui pourrait être subséquemment décidé par le président de la République, pour résoudre le violent conflit qui a commencé en octobre 2016 par des revendications corporatistes des avocats et enseignants anglophones.
 
Et ce ne sont pas des appels avisés qui ont manqué pour soutenir cette initiative en en mettant en exergue la portée utilitaire. Christopher Fomunyoh, directeur régional pour l'Afrique du National Democratic Institute (NDI), un organisme dont la proximité avec le Département d'État américain est connue,  vient de publier une déclaration   accompagnée de propositions en 10 points, pour faire comprendre au gouvernement que la situation dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest était arrivée à un tel degré de pourrissement que la CGA représentait une planche de salut :
 
«Aujourd'hui, le Cameroun est plus que jamais divisé, polarisé, fragilisé. La sécurité des citoyens est fortement menacée. En dépit de l'habillage juridique, la légitimité du gouvernement actuel est sérieusement remise en question par des millions de nos compatriotes et amis du Cameroun à travers le monde. La crédibilité de nombreuses institutions clés, dont le Conseil constitutionnel nouvellement créé, est en jeu. Le recours à la force et à la violence physique, la propagation du discours de haine, la stigmatisation ethnique sont devenus monnaie courante dans le débat public, et conduisent forcement à des tensions dans les relations entre les représentants de l'État et les populations civiles»
 
De son côté, l'homme politique Enoh Meyomesse, anti-séparatiste sans être forcément la voix du régime, pressait les sécessionnistes de se disposer à un dialogue avec l'ennemi :
 
«C'est avec le président de la République qu'il faut négocier, et non avec quelle que autre personne, car c'est avec son ennemi, et uniquement celui-ci, que l'on négocie la paix. Ce dernier a tendu la main, au cours de son discours d'investiture le 6 novembre dernier, il faut la saisir, indifféremment de l'opinion que l'on se fait du personnage»
 
Mais les jusqu'au-boutistes  des deux camps qui ne semblent pas impressionnés par les près de 5.000 morts, environ une centaine de villages incendiés par l'armée, des milliers de blessés, des centaines de personnes arrêtées ou emprisonnées, sans oublier les près de 400 000 réfugiés internes et externes, en ont disposé autrement et fait un pied de nez  mémorable à d'aussi respectables personnages que le Cardinal Tumi.
 
Mauvais signal des uns comme des autres  à l'intention de ceux qui espéraient que la crise pourrait connaitre un jour un début de solution pacifique, tout ce qui a contribué à un deuxième   ajournement de la Conférence générale des Anglophones est aussi le signe que les entrepreneurs de guerre (que l'on trouve aussi bien du côté du gouvernement -qui prétend que son usage des armes est légitime –comme si les meurtres des anglophones étaient à applaudir-  que des séparatistes -qui veulent faire accroire que les meurtres lâches des policiers et des militaires perpétrés ailleurs que sur le terrain des combats, les extorsions d'argent aux populations civiles et les enlèvements des fonctionnaires civils -parfois seulement obligés de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment-,  les rendaient moins monstrueux que leurs adversaires-), ne respectent plus rien :  ni la sage parole de bon conseil des patriarches,  ni l'avis des hommes de Dieu.
 
A partir de ce tableau, il ne serait pas excessif de dire qu'on est mal partis ! Très mal partis !
 
Ndam Njoya Nzoméné 

: Afrique Monde