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Madagascar : A Madagascar, Hery, un président isolé au bilan terni par la corruption

2018-11-03 20:00:00 - Madagascar, un nouveau départ ? (1). Le chef de l’Etat sortant, candidat à sa succession, n’est pas favori face aux « revenants » Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana.

L’heure de la revanche a sonné. Interdits de candidature à l’élection présidentielle de 2013, Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana attendent depuis cinq ans de pouvoir se mesurer l’un à l’autre tout en écartant du chemin celui qui n’aurait dû être qu’un concurrent de substitution, par définition dénué d’ambitions. Mais Hery Rajaonarimampianina n’entend pas retourner sur le banc de touche. Après avoir achevé son mandat en respectant la Constitution, ce qui est assez rare dans l’histoire politique mouvementée de Madagascar, l’expert-comptable discret, voire effacé, a choisi de solliciter à nouveau les suffrages. Le premier tour du scrutin présidentiel aura lieu le 7 novembre. Au lendemain de son soixantième anniversaire. Aux côtés de ces trois ex-présidents, trente-trois autres candidats, pour la plupart inconnus, seront en lice.
 
Chacun promet comme il se doit des jours meilleurs. Mais sous les lumineux jacarandas en fleurs qui donnent à Antananarivo un air presque léger, les ombres du passé n’ont pas fini de rôder. Personne n’a oublié les émeutes sanglantes de 2009 qui avaient conduit au départ de Marc Ravalomanana et à la prise de pouvoir, avec le soutien de l’armée, du jeune maire de la capitale, Andry Rajoelina, pour une période sombre dite « de la transition » qui dura finalement quatre ans.
 
Onction du gendarme de Washington
Boycottée par les institutions financières internationales et autres bailleurs de fonds, la Grande Ile de l’océan Indien plongea une nouvelle fois dans la crise. Sa réintégration eut un coût : l’exclusion des deux fauteurs de troubles du processus électoral de 2013. Et c’est « Hery », comme il est d’usage de l’appeler pour contourner les dix-neuf lettres de son patronyme, qui en sortit vainqueur grâce à l’appui d’Andry Rajoelina, dont il était depuis plusieurs années le ministre des finances. Mais au lieu de se plier au scénario Poutine-Medvedev écrit pour lui, l’ancien professeur à l’Institut national en sciences comptables et administration d’entreprise (Iscae) s’affranchit du « DJ » qu’il n’avait jamais beaucoup estimé. Pari risqué.
 
Au moment de quitter son poste, en août, le représentant du Fonds monétaire international (FMI) Patrick Imam avait accordé une longue interview à L’Express de Madagascar, dans laquelle il saluait le chemin parcouru : « Partis d’où nous étions et considérant où nous sommes en train d’aller, il y a quand même un changement de cap significatif », soulignait le banquier – décoré de l’ordre national avec le grade de commandeur. Son institution prévoit une croissance de 5 % pour le pays cette année, soit « la plus forte depuis dix ans ». Fort de cette onction du gendarme de Washington, Hery est convaincu que son bilan peut lui permettre de faire la différence face à ses adversaires. N’a-t-il pas obtenu des créanciers étrangers des promesses de soutien à hauteur de 6,4 milliards de dollars (5,6 milliards d’euros) pour financer ses priorités ?
 
C’est sur cette ligne qu’il s’est lancé dans la campagne en mettant en avant le retour aux grands équilibres, l’augmentation des dépenses dans les secteurs sociaux, le lancement de programmes d’infrastructures… Quitte à faire quelques entorses à la réalité en affirmant par exemple que le taux de pauvreté a reculé de « 92 % » à « un peu plus de 70 % ». Ce taux, qui était de 78 % en 2012, est resté quasiment inchangé, selon les données les plus récentes de la Banque mondiale. Si Madagascar a renoué avec une petite prospérité, celle-ci a surtout profité à une minorité urbaine et aux milieux d’affaires, creusant un peu plus le gouffre qui les sépare d’une masse miséreuse encore appauvrie par la hausse des prix, à commencer par celui du riz.
 
Quoi qu’il en soit, il en faudra bien davantage pour tenir le cap du plan de transformation de l’île qu’il propose aux Malgaches. Baptisé Fisandratana 2030, ce programme prévoit de multiplier par trois le PIB du pays, par deux le revenu par habitant, de faire baisser la proportion de pauvres à un quart de la population… Ce qui supposerait d’atteindre très vite une croissance à deux chiffres. Pendant sa campagne de 2013, Hery avait promis de régler le problème des délestages de la Jirama, la compagnie nationale d’électricité, en trois mois. Les Malgaches ne l’ont pas oublié. Cinq ans après, la situation commence à peine à s’améliorer.
 
« Les rats quittent le navire »
Sans base politique, avec un parti – le Hery Vaovan’i Madagasikara (HVM) – créé à la va-vite quelques mois avant l’élection de 2013 et qui s’avéra incapable de faire entrer ses hommes à l’Assemblée, Hery a dû composer tout au long de son mandat des coalitions fragiles en allant piocher dans des petits partis pour ne pas avoir à négocier avec celui d’Andry Rajoelina. Selon la Constitution, c’est en effet au Mapar, majoritaire à l’Assemblée, qu’il revenait d’occuper le poste de premier ministre. Résultat : en cinq ans, quatre chefs du gouvernement se sont succédé avant que la Haute Cour constitutionnelle n’impose au président, pour sortir de la crise provoquée en avril par la réforme des lois électorales, de constituer un gouvernement de consensus et de convoquer un scrutin anticipé.
 
« Les défections qui se multiplient au sein du HVM montrent que les ralliements n’étaient que de circonstance. Maintenant que Rajoelina et Ravalomanana sont de retour, les rats quittent le navire », observe un politologue qui préfère préserver son anonymat. Le fait que plusieurs des premiers ministres et ministres du chef de l’Etat sortant se présentent contre lui est un autre signe de cette désaffection.
 
L’ex-ministre des finances de la transition est également critiqué pour le peu de volonté dont il a fait preuve dans la lutte contre la grande corruption que pratiquent les élites politiques et économiques pour piller les ressources naturelles ou détourner les deniers publics. « Hery est intelligent, rationnel, mais il ne sait pas prendre de décisions et il a du mal à dire non. » Cette version donnée par un diplomate qui a beaucoup eu affaire à lui sur les dossiers sensibles, comme celui du trafic du bois de rose à destination de la Chine, est la moins sévère pour le président sortant. D’autres s’interrogent sur les relations qui le lient à certains « opérateurs » du bois de rose lui ayant accordé leur soutien en 2013, comme Jean-Pierre Laisoa ou Bekasy John Fringe. Dans un rapport accablant présenté le 18 octobre à Antananarivo, Amnesty International résumait ce que chacun sait ici : seuls les pauvres peuplent les prisons.
 
Pour franchir le premier tour de l’élection, le chef de l’Etat sortant espère faire le plein de voix dans les campagnes, traditionnellement fidèles au pouvoir en place, et où continue de vivre la majorité de la population. Pour autant, face aux revenants écartés de 2013, il est loin de partir favori.
 
Par Laurence Caramel - Le Monde

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