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La CPI est morte: Bolton l’a tuer…Le salut vient d’Outre-Atlantique.

2018-09-19 23:33:16 - On savait la Cour pénale internationale (CPI) (dont le siège est à La Haye) moribonde1 mais on ne savait pas que l’heure de lui administrer l’extrême-onction2 par la très célèbre « communauté internationale » était proche. C’était sans compter sur frère Bolton, John de son prénom, surnommé l’homme à la moustache, qui est venu près du malade (par la parole sacrée prononcée sur les bords du Potomak) pour lui faire ingurgiter un poison mortel avant de lui administrer les saints sacrements.

Il est vrai que le prédicateur John a plus d’un tour dans son sac lorsqu’il s’agit de mettre à bas le dogme du multilatéralisme, de jeter dans les poubelles de l’Histoire les saintes écritures de la juridiction internationale, surtout lorsqu’elle se pare des plumes du « pénal ».
 
Il est vrai que le peuple à la « destinée manifeste » – l’Amérique pour ceux qui ne le sauraient pas encore – n’a jamais trop porté dans son cœur tous les machins et bidules multilatéraux qui entendaient, de près ou de loin, le soumettre à la loi commune, comme le vulgum pecus. Horresco referens clament d’une même voix tous les néo-conservateurs aux quatre coins de la planète.
 
Au cas où la communauté internationale et ses principaux thuriféraires l’auraient perdu de vue, John Bolton vient de se rappeler à leur bon souvenir avec les formules choc dont il a le secret3. Au diable, la prudence du langage diplomatique. Le lance-flamme est de sortie, Washington menaçant purement et simplement les magistrats de la Cour pénale internationale des foudres trumpiennes s’il leur venait l’idée de s’en prendre à leurs alliés (ou à l’Amérique, cela va sans dire) via la CPI4. Une sorte de fatwa à l’Iranienne de la grande époque des Ayatollahs (Cf. celle lancée contre Salman Rushdie) lancée contre la prestigieuse juridiction pénale internationale. Ceci ne constitue qu’une énième manifestation de la volonté américaine affirmée et assumée de détricoter le système multilatéral qu’ils ont porté sur les fonts baptismaux après la Seconde Guerre mondiale. Après avoir examiné la fatwa de John Bolton contre les juges de La Haye qui constitue une nouvelle manifestation de l’ire américaine contre le multilatéralisme, nous rappellerons que la Cour pénale souffre de nombreux maux. Force est de constater que la saillie de John Bolton constitue le meilleur révélateur de la morale à géométrie variable des donneurs de leçons.
 
LA FATWA DE JOHN BOLTON CONTRE LES PETITS JUGES DE LA HAYE
 
La formulation explicite de graves menaces contre la CPI, et fait plus rare et plus grave encore contre ses magistrats, doit être replacée dans le contexte des risques d’implication des États-Unis (en relation avec la guerre en Afghanistan) et d’Israël (en relation avec la Palestine) devant la Cour pénale internationale.
 
La formulation explicite de menaces contre la CPI et ses magistrats
 
Intervenant le 10 septembre 2018 à Washington devant la très conservatrice « Federalist Society », le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump s’est livré à un réquisitoire d’une virulence extrême contre la Cour pénale internationale. Rappelons, pour mémoire, que les États-Unis ont refusé, dès l’origine d’être partie au Statut de la Cour, pour éviter que ses ressortissants y soient un jour traduits. Aux yeux de l’hyperpuissance, on ne traduit devant la Cour que les autocrates africains (tel Laurent Gbagbo), des Balkans (les Milosevic, Mladic, Karadzic), du Proche et du Moyen-Orient (ils verraient bien, comme du reste Jupiter, Bachar Al assad faire un tour par la case rafraîchissante de La Haye).5 Pour ce qui est des crimes de guerre perpétrés par l’Arabie saoudite au Yémen ou des poursuites éventuelles d’Israël, voire des États-Unis en Afghanistan, on préfère détourner pudiquement le regard ailleurs.
 
John Bolton a dénoncé la possibilité d’une enquête contre des militaires américains ayant servi en Afghanistan, mais aussi d’éventuelles enquêtes contre Israël à l’instigation de l’Autorité palestinienne. « Si la Cour s’en prend à nous, à Israël ou à d’autres alliés des Américains, nous n’allons pas rester silencieux », a averti le conseiller à la sécurité nationale annonçant une série de mesures de rétorsion possibles, dont les sanctions contre le personnel de la CPI. « Nous allons interdire à ces juges et procureurs l’entrée aux États-Unis. Nous allons prendre des sanctions contre leurs avoirs dans le système financier américain, et nous allons engager des poursuites contre eux dans notre système judiciaire », a mis en garde le conseiller du président Donald Trump. La juridiction qui siège à La Haye, aux Pays-Bas, a répondu « agir strictement dans le cadre légal défini par le Statut de Rome », et être « attachée à l’exercice indépendant et impartial de son mandat ».
 
« À tout moment, la CPI pourrait annoncer l’ouverture d’une enquête formelle contre ces patriotes américains », a explicité John Bolton. « Aujourd’hui, à la veille du 11 Septembre » et de l’anniversaire des attentats de 2001 qui avaient déclenché l’opération en Afghanistan, « je veux adresser un message clair et sans ambiguïté de la part du président des États-Unis : les États-Unis utiliseront tous les moyens nécessaires pour protéger nos concitoyens et ceux de nos alliés de poursuites injustes de la part de cette cour illégitime », a-t-il martelé. Il a qualifié la juridiction pénale internationale de « d’inefficace, irresponsable et carrément dangereuse ».
 
« Le but non avoué mais central des partisans les plus vigoureux » de la CPI « a toujours été de corseter les Etats-Unis ». Un dessein d’autant plus néfaste que cette institution est incapable, selon lui, du moindre effet de dissuasion sur les Etats voyous et les dictateurs. « L’histoire a prouvé que le seul moyen de dissuasion est (…) la puissance juste des Etats-Unis et de leurs alliés », a assuré le conseiller à la sécurité nationale. « Nous n’allons pas coopérer avec la CPI, nous n’allons pas lui fournir d’assistance, nous n’allons pas adhérer à la CPI. Nous allons laisser la CPI mourir de sa belle mort », car « pour nous, la CPI est déjà morte », a-t-il insisté. Le message est on ne peut plus clair.
 
L’anticipation de risques contre Washington et Tel Aviv
 
Pour tenter de comprendre les raisons de la colère de John Bolton, souvenons-nous qu’en novembre 2017, la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, avait annoncé qu’elle allait demander aux juges l’autorisation d’ouvrir une enquête sur des crimes de guerre présumés commis dans le cadre du conflit afghan, notamment par l’armée américaine. En Afghanistan, les États-Unis sont toujours à la tête d’une coalition militaire qui a renversé le régime des talibans fin 2001. Et nombreux sont les exemples d’action contraires au droit de la guerre conduites par les militaires américains dans ce pays. Un classique du genre dans tous les États où l’Amérique a conduit des guerres le plus souvent illégales (Cf. l’exemple de la guerre de 2003 en Irak). Tout ceci ne manque pas de sel lorsque l’on sait que Washington tente par tous les moyens de se sortir du bourbier afghan (« le cimetière des empires »). Nous venons d’apprendre que Washington vient de nommer le général Scott Miller, spécialiste des opérations militaires au poste de commandant des forces de l’OTAN à Kaboul pour tenter de prolonger un cessez-le-feu avec les Talibans et de lancer des négociations de paix directes et sans conditions avec ces derniers6.
 
A plusieurs reprises, M. Bolton a évoqué les risques que la CPI ferait également peser sur Israël, compte tenu de la volonté régulièrement affichée par l’Autorité palestinienne de la saisir pour enquêter sur les « crimes de guerre » perpétrés selon elle par l’armée israélienne dans les territoires occupés. Sous les applaudissements de l’assistance, lundi, il a d’ailleurs confirmé la décision du département d’Etat de fermer le bureau de la délégation palestinienne à Washington. Moins de deux semaines après la suppression de la quasi-totalité de l’aide américaine aux Palestiniens, cette mesure, mise sur le compte du refus palestinien de négocier avec Israël, constitue un signe supplémentaire de l’alignement de l’administration de Donald Trump sur les positions israéliennes, et d’une agressivité redoublée contre les Palestiniens. John Bolton s’est indigné que ces derniers aient envisagé de saisir la CPI à propos de la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. Depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, Washington s’abstient de critiquer les constructions de logements supplémentaires. Contraires au droit international, elles ne font pourtant que compliquer le « processus de paix direct et solide » que John Bolton a appelé de ses vœux. Nous sommes impatients de découvrir le plan Kushner (le gendre de Donald) à ne pas confondre avec Bernard, notre Thénardier national, président et docteur honoris causa d’Affaires sans frontières.
 
UNE NOUVELLE MANIFESTATION DE L’IRE AMÉRICAINE CONTRE LE MULTILATÉRALISME
 
Du général au particulier : de l’ONU à la CPI
 
La Cour pénale internationale est régie par le Statut de Rome, un traité entré en vigueur le 1er juillet 2002 et ratifié depuis par 123 pays. Son procureur peut déclencher ses propres enquêtes sans permission des juges à la condition qu’elles impliquent au moins un pays membre, c’est le cas de l’Afghanistan. Les relations entre Washington et la juridiction ont toujours été tumultueuses. Les États-Unis ont toujours refusé d’y adhérer et ont tout fait, notamment par la conclusion d’accords bilatéraux avec de nombreux pays, pour éviter que des Américains puissent être visés par ses enquêtes. Mais John Bolton a déploré que certains pays, notamment membres de l’Union européenne, aient jusqu’ici refusé de tels accords. Selon lui, « l’objectif tacite, mais toujours central », des « plus fervents partisans » de la CPI « était de limiter l’action des États-Unis », en ciblant avant tout « ses dirigeants politiques ». Il a qualifié la Cour d’instance partisane, menant une « attaque contre les droits constitutionnels du peuple américain et la souveraineté des États-Unis ». Cette attaque en règle s’inscrit dans le programme « America First » (L’Amérique d’abord) de Donald Trump, qui a déjà mené au retrait des États-Unis de plusieurs organisations ou accords internationaux. Comme l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Nikki Haley, qui avait promis dès son arrivée à New York de « prendre les noms » des Etats jugés hostiles, John Bolton a assuré que Washington se souviendrait « de cette coopération lors de l’établissement des niveaux d’assistance, d’assistance militaire et de partage des renseignements avec les Etats-Unis ».
 
Rappelons que John Bolton est coutumier des méthodes brutales et des menaces personnelles. Les mêmes qu’il avait formulées contre la famille (vivant aux États-Unis) du premier directeur général de l’Organisation internationale des armes chimiques ou OIAC (elle aussi basée à La Haye), le brésilien Jose Bustani dont il a fini par avoir la peau. Et tout cela, parce que ce brillant diplomate brésilien avait eu l’outrecuidance d’être indépendant et de ne pas répondre aux injonctions réitérées de l’homme à la moustache7. Avec John Bolton, l’histoire n’est qu’un éternel recommencement, faut-il le reconnaître !
 
Le détricotage du système multilatéral : le retour des rapports de force
 
Pour rendre à César, ce qui appartient à César, rappelons que la distanciation avec le multilatéralisme est une constante de la diplomatie américaine. Nous en avions eu un aperçu sous la présidence de George W. Bush avec sa théorie de « l’axe du mal » composé des fameux « États voyous », de son projet de Grand Moyen-Orient, de sa guerre contre le terrorisme en Afghanistan (2001), de sa guerre illégale en Irak (2003) et sa campagne de dénigrement contre la France après le discours de Dominique de Villepin au Conseil de sécurité, ses problèmes avec l’ONU (financement), l’UNESCO (partialité), son retrait du traité ABM, son refus de ratification du traité d’interdiction complète des essais nucléaires, d’adhérer à la convention d’interdiction des mines antipersonnel d’Ottawa, son explosion en vol du protocole de vérification à la convention biologique…. La liste des coups de canif au multilatéralisme est impressionnante. Pour sa part, Barack Obama n’est pas exempt de tout reproche alors qu’il fut récompensé par le prix Nobel de la paix. Il s’est fondu dans le moule tant les pouvoirs du président sont limités par le Congrès et quelques puissants groupes d’influence.
 
Donald Trump porte ce tropisme américain à son paroxysme sur la forme avec ses fameux tweets par lesquels il peut déclarer la guerre et sur le fond en application de son slogan de campagne « América First ». Et de se retirer de l’accord sur le climat qui avait pourtant été accepté par son prédécesseur lors de la COP21 à Paris, des accords de libre-échange comme l’ALENA ou le TTP ? de dénoncer l’accord nucléaire avec l’Iran et d’accompagner cette mesure de sanctions contre Téhéran et tous ceux qui s’aviseraient de commercer avec ce pays (application de l’extraterritorialité de la loi américaine), de menacer de se retirer de l’Organisation mondiale du commerce (OMC basée à Genève), motif pris qu’elle serait partiale envers les États-Unis et complaisante envers la Chine, d’appliquer des sanctions à tour de bras contre la Chine, la Russie, voire contre l’Union européenne, de critiquer vertement l’existence même de l’Union européenne et le fonctionnement de l’OTAN, de s’en prendre à la Cour pénale internationale dont son pays n’est pas membre…. Manifestement, Donald Trump veut que l’Amérique ait les mains libres pour faire ce que bon lui semble quand et où elle veut8. Ceci n’a rien d’imprévisible mais au contraire de tout à fait prévisible.
 
Or, cette bronca de John Bolton intervient à un moment où la Cour pénale est bien mal en point.
 
UNE COUR PÉNALE SOUFFRANT DE MULTIPLES MAUX
 
Le moins que l’on puisse dire est que la Cour pénale internationale n’avait pas besoin de ce coup de poignard en pleine poitrine tant les problèmes s’accumulent au fil des mois.
 
Une gouvernance interne défaillante : la pétaudière de La Haye
 
À de très nombreuses reprises, prochetmoyen-orient.ch est revenu sur les graves dysfonctionnements de la Cour pénale internationale au cours des dernières années, des derniers mois. Dès le printemps 2016, nous nous interrogions très sérieusement sur les lourdes hypothèques qui grevaient le fonctionnement normal et harmonieux de cette prestigieuse structure9. Nous prolongions cette réflexion sur ses dysfonctionnements de plus en plus visibles et de plus en plus problématiques à l’automne 201710. Ceux-ci ont fait l’objet d’une enquête approfondie réalisée par un consortium de médias à la fin de l’année 2017 et au début de l’année 2018. Elle met à jour népotisme, corruption, conflits d’intérêts, incompétence, ingérences étrangères… au sein même de la structure et de ceux qui l’avaient quitté (l’ancien procureur Ocampo) pour conseiller des cabinets de conseil américains au mépris de toute déontologie élémentaire. Le moins que l’on puisse dire est que les deux marqueurs d’une authentique Justice que sont les critères d’indépendance et d’impartialité sont foulés au pied sans le moindre ménagement.
 
Une justice fortement pifométrique : les Pieds nickelés en Batavie
 
Le moins que l’on puisse dire est que la Cour pénale internationale est loin d’être un parangon de vertu en termes de conduite d’un procès équitable de tous ceux qui sont traînés dans les geôles de La Haye. L’une des affaires les plus emblématiques qu’elle a connues est celle de l’ex-président ivoirien, Laurent Gbagbo qui tourne à la pantalonnade tant le dossier est vide et les règles essentielles de ce fameux droit à un procès équitable (présomption d’innocence, instruction à charge et à décharge, administration de la preuve revenant à l’accusation…) allègrement mises à mal par quelques magistrats incompétents ou instrumentalisés par quelques ex-puissances coloniales comme la France11. Et dans ce procès, la CPI accumule les bévues12. Plus récemment, la Cour s’est couverte de ridicule en devant élargir Jean-Pierre Bemba en raison de nombreux vices de procédures13.
 
Notre magazine avait appelé l’attention de ses lecteurs sur l’intérêt subi porté par Fatou Bensouda, la procureure de la CPI à la situation en Afghanistan. Outre la Géorgie et la Birmanie au titre de la déportation des Rohingya14, ce nouveau front a pour nom Afghanistan. Pourquoi la CPI n’irait-elle pas fourré son nez dans ce « cimetière des empires » où les cadavres sont nombreux et, pour certains d’entre eux, sont encore chauds (17 000 civils tués et 33 000 blessés entre 2009 et 2016) ? Les Talibans semblent être la cible privilégiée de notre nouveau Fouquier-Tinville. Ils ont du sang sur les mains. Les Américains et toutes leurs violations des droits élémentaires pourraient également servir de tête de turc tant certains de leurs agissements salvateurs pour autrui pourraient être qualifiés de traitements dégradants et inhumains, de violences sexuelles (c’est à la mode), voire de génocide et de crimes contre l’humanité. Lors de l’audition de Fatou Bensouda devant le Conseil de sécurité de l’ONU (8 novembre 2017), le représentant américain a adopté les accents de la vertu outragée. Pour Washington, toute enquête serait « inutile et injustifiée » pour la simple et bonne raison que l’Amérique a « une objection de principe à l’exercice par la CPI de sa compétence sur le personnel des États-Unis ». Ce qui signifie, circulez, il n’y a rien à voir. La CPI, c’est pour les pouilleux et les métèques du genre Bachar Al-Assad mais pas pour l’Oncle Sam. Par nature, ce dernier ne peut être que pur puisque ses interventions armées à l’extérieur n’ont qu’une justification humanitaire. Peu importe, quelques bavures sur des hôpitaux, quelques assassinats ciblés par drones interposés, quelques humiliations avec viols à la clé sur la base de Bagram… Tout ceci n’était inspiré que par un seul et unique objectif : apporter le bien-être aux Afghans ! On l’aura compris, ce n’est pas demain la veille que la CPI traînera un ressortissant américain dans ses geôles néerlandaises15. Et, aujourd’hui, à la veille de l’anniversaire des attentats du 11 septembre 2001, c’est au tour de John Bolton d’adopter, à son tour, les accents de la vertu outragée.
 
LA MORALE À GÉOMÉTRIE VARIABLE DES DONNEURS DE LEÇONS
 
En même temps que nous avons des médias – à quelques rares exceptions près – qui détournent leur regard de cette insulte à l’état de droit, le Quai d’Orsay et l’Union européenne excellent dans la lâcheté.
 
Une information noyée dans la masse
 
En un temps où le moindre écart de langage vaut à son auteur excommunication médiatique de nos perroquets à carte de presse et autres moralisateurs à la petite semaine (du genre BK et BHL pour ne citer que les principaux indignés professionnels), le moins que l’on soit autorisé à dire est que, hormis un long article dans Le Monde, un autre dans Le Point ainsi qu’un reportage sur la chaîne de télévision franco-allemande ARTE, la saillie inadmissible de John Bolton semble être passée comme une lettre à la poste, y compris et surtout sur nos chaînes d’abrutissement en continu. Que n’aurait-on dit si un conseiller de Vladimir Poutine avait tenu de tels propos ? C’eut été immédiatement l’anathème, la curée, la mise à mort du méchant ours russe et de ses pratiques il-libérales d’une démocrature. Mais, quand il s’agit du grand frère américain, on lui pardonne tout. Est-ce normal, tolérable, digne du pays des Lumières assez faiblardes de nos jours ? Il est vrai que nos médias moutonniers avaient autre chose de plus sérieux à se mettre sous la dent : la réorganisation de l’Élysée16, la « démilitarisation » de la communication de l’Élysée17, la nomination de Richard Ferrand au perchoir18, l’audition ou non d’Alexandre Benalla devant la commission d’enquête du Sénat, « la pire catastrophe humanitaire » (expression reprise en boucle) qui se prépare à Idlib19, l’ouragan Florence qui s’avance vers les États-Unis…
 
Le Quai d’Orsay et le Berlaymont « timides »
 
Mais, nous sommes pleinement rassurés en apprenant que le Quai d’Orsay et la « diplomatie européenne » (doux euphémisme) auraient redit leur soutien à la CPI. Au ministère des Affaires étrangères français, on souligne, dans une réaction particulièrement timide, que « la CPI est un pas important dans la lutte contre l’impunité à laquelle nous sommes, avec les États-Unis, très attachés ». De qui se moque-t-on ? Notre brillante porte-parole, pourtant juriste confirmée, ne sait-elle pas que l’Amérique a refusé d’adhérer au statut de la CPI et qu’elle estime être au-dessus du droit international ? Preuve en est qu’elle se retire de multiples accords internationaux : climat, nucléaire iranien, ALENA, traité transpacifique et menace d’en torpiller d’autres. Qu’aurait dit ce même quai des brumes si Viktor Orban ou Vladimir Poutine avaient agi comme John Bolton ? Quant à la porte-parole de la transparente cheffe de la diplomatie européenne (qui n’existe pas), Federica Mogherini, elle fait dire par son porte-parole que Bruxelles confirme le soutien politique et financier de l’Europe, « pleinement engagée à préserver l’indépendance et l’efficacité de la CPI »20. Tout ceci est affligeant ! Tout ceci ressemble à la logorrhée que l’on nous a servie après le retrait américain de l’accord nucléaire iranien. Quelques semaines après, les Européens faisaient leurs les conditions léonines imposées à Téhéran pour ne pas subir les sanctions de Washington et poussaient leurs entreprises à quitter le pays pour ne pas subir les sanctions de la Justice américaine (extraterritorialité de la loi américaine). Bel exemple de servilité européenne par rapport au grand frère américain ! Et, l’on s’étonne que les citoyens européens estiment que l’Union européenne ne les protège pas et votent de plus en plus en faveur des partis antieuropéens (Cf. la Suède, la semaine dernière).
 
Avec l’Union européenne et le Quai d’Orsay, c’est un Münich quotidien face à l’État voyou qu’est l’Amérique. Et, Florence Parly vient de nous parler « d’autonomie stratégique européenne » tout en décrivant l’Europe comme un « club med de la bureaucratie ». Si nous comprenons bien, la France irait confier sa défense au « club med de la bureaucratie ». Quelle substance illicite a-t-elle consommée pour raconter de pareilles âneries ?
 
Le salut vient d’Outre-Atlantique
 
Grâce au ciel, les commentaires les plus justes sur les propos de l’homme à la moustache nous viennent des États-Unis comme le rapporte le quotidien Les Échos :
 
« John Bolton, conseiller à la sécurité nationale du président Trump, est toujours au centre des attentions des journaux américains, après son discours du 10 septembre devant la Federalist Society. Pour Oona Hathaway de la faculté de droit de Yale, John Bolton est « une menace pour l’Amérique, et non pas la Cour pénale internationale ». Dans une tribune publiée par « Newsweek », elle affirme que la CPI, que John Bolton considère, lui, comme une menace pour l’Amérique, « est un adversaire bien improbable pour la plus puissante nation sur terre ». Elle rappelle que la CPI qui, aujourd’hui, compte 124 pays membres, est l’héritière des procès de Nuremberg contre 24 responsables nazis accusés de crimes. John Bolton avait affirmé cette semaine que l’Amérique allait interdire aux juges de la CPI « l’entrée aux Etats-Unis », « prendrait des sanctions contre leurs avoirs » et « engagerait des poursuites contre eux ». Et il a mis en garde contre toute tentative d’inculper des Américains ou des Israéliens. « Pour nous, la CPI est déjà morte », a-t-il dit. Depuis ses débuts en 2002, la cour a émis des verdicts dans six affaires seulement. Dans un éditorial, le « Washington Post » se demande si un conseiller national à la sécurité n’avait pas d’autre chose à faire que de s’en prendre à la CPI, alors qu’il devrait se préoccuper des crises dans le monde : la Syrie et l’offensive de la Russie, la vague de réfugiés du Venezuela, de la répression en Chine. Parfois, le menaçant Monsieur Bolton semble un Don Quichotte à la poursuite de moulins, sauf qu’il a des armes réelles lorsqu’il défend le renversement de Saddam Hussein, la fermeture de la mission palestinienne à Washington ou le changement de régime à Téhéran »21.
 
« Les grandes questions d’État se résolvent non par le droit mais par la force, car la force précède toujours le droit » (Otto von Bismarck). Il n’est de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Les déclarations de John Bolton auraient normalement dû entraîner un tollé général, une bronca dans tous les pays dits démocratiques et défendant les fameuses « valeurs » dont ils sont censés être les gardiens scrupuleux. Or, force est de constater qu’il n’en est rien. S’en prendre à des magistrats semble être chose courante pour des Américains qui toisent avec le plus grand dédain « The Rest of The World » (ROW). On croit rêver face à ce silence assourdissant de nos consciences éclairées. Une succession de faits révèle le vrai visage du camp des Tartuffe. Le camp du bien abrite son lot de serviles, de courtisans. Ces naïvetés de salon sont des lâchetés que nos dirigeants paieront un jour au prix fort, le moment venu. Méfions-nous et rappelons-nous que l’arrogance du gagnant est insupportable et aggrave les rancœurs des perdants. !
 
Ces situations sont porteuses de sérieuses déconvenues. Le choc des réalités a eu raison des illusionnistes. Vains dénis, les faits sont têtus. Les États-Unis resteront, et pour une longue période encore, l’exemple type de l’État voyou, celui qui se moque des règles devant scrupuleusement s’appliquer à eux22. Dans cette affaire, la bêtise le dispute à la méchanceté. « L’avenir ne se construira jamais sur la négation du réel »23.
 
Au train où vont les choses et compte tenu de la lâcheté légendaire des Européens (Cf. leur pleutrerie sur les sanctions américaines contre les entreprises qui continueraient à travailler en Iran), le risque est grand que les États-Unis n’assènent un coup fatal à ce joyau de la juridiction internationale. Et l’on pourra alors chanter sur l’air des lampions, la CPI est morte : Bolton l’a tuer…
 
Guillaume Berlat

: Afrique Monde