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C’est le choix de l’Afrique : Africom ou les Nouvelles Routes de la Soie

2018-09-14 22:11:27 - Quand la Chine appelle, toute l’Afrique répond. Et la non-politisation des investissements combinée à la non-ingérence de Pékin dans les affaires intérieures porte ses fruits.

Par PEPE ESCOBAR
 
Les chiens de guerre – froide ou chaude, commerce, tarifs douaniers – aboient pendant que la caravane chinoise parcourt les Nouvelles Routes de la Soie. C’est le leitmotiv du jeune 21e siècle.
 
Lors du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) à Pékin, le président Xi Jinping vient d’annoncer le versement de 60 milliards de dollars pour compléter les précédents 60 milliards promis lors du sommet de 2015.
 
Cela se ventile comme suit : 15 milliards de dollars en dons et prêts sans intérêt ; 20 milliards de dollars en lignes de crédit ; un fonds de 10 milliards de dollars pour financer le développement ; 5 milliards de dollars pour financer les importations en provenance d’Afrique ; et l’annulation de la dette des nations africaines les plus pauvres liées diplomatiquement à la Chine.
 
Quand la Chine téléphone, toute l’Afrique répond. Tout d’abord, les ministres de 53 pays africains, outre la Commission de l’Union africaine (UA), ont approuvé la Déclaration de Beijing et le Plan d’action FOCAC (2019-21).
 
Puis, après l’annonce de ces 60 milliards de dollars, Beijing a signé des protocoles d’entente avec neuf pays africains – dont l’Afrique du Sud et l’Égypte – dans le cadre de l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie/l’Initiative Ceinture et Routes (Belt and Road Initiative, BRI). En outre, 20 autres pays africains négocient actuellement de nouveaux accords de coopération.
 
Piège de la dette ou intégration ?
La BRI ne donne guère l’impression de constituer un piège maléfique permettant à la Chine de rafler les principaux actifs stratégiques de l’Afrique. Au contraire, la BRI a la réputation de s’intégrer à l’Agenda 2063 de l’Afrique, un « cadre stratégique pour la transformation socio-économique du continent sur les 50 prochaines années », qui s’attaque au chômage, aux inégalités et à la pauvreté.
 
Outre de laisser les chiffres parler d’eux-mêmes, Xi a habilement contrecarré la campagne actuelle de massive diabolisation de la BRI : « Seuls les peuples de Chine et d’Afrique ont le droit de dire si la coopération sino-africaine va dans le bon sens… Nul ne devrait s’autoriser à nier le succès retentissant de cette coopération sur la base de leurs préjugés et spéculations ».
 
Et une fois de plus, Xi a ressenti le besoin de souligner le facteur si convaincant, auquel est sensible l’Afrique dans son ensemble : la non-politisation des investissements de la Chine et sa non-ingérence dans les affaires internes des nations africaines.
 
Ceci intervient juste après le discours de Xi, à l’occasion du 5ème anniversaire de l’IRB, le 27 août dernier, où il a souligné que le concept d’organisation de la politique étrangère de Beijing dans un avenir proche n’a rien à voir avec la constitution d’un « club chinois ».
 
Ce que cela révèle, en fait, c’est un subtil recadrage, en mode « traverser la rivière tant qu’on sent les pierres sous ses pieds », typique de Deng Xiaoping, qui est déterminé à corriger les erreurs dès la phase de planification de la BRI, et à avaliser un mécanisme de résolution des litiges applicable à une multitude de projets
 
Les dirigeants africains semblent y souscrire de tout cœur. Pour le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, la FOCAC « réfute l’idée qu’un nouveau colonialisme s’installerait en Afrique, comme nos détracteurs voudraient nous le faire croire ». Le président de l’UA, Paul Kagame, également président du Rwanda, a souligné qu’une Afrique plus forte présentait une opportunité d’investissement, « rien d’un problème ou d’une menace ».
 
Un « lieu d’urgence non durable » ?
 
Selon la Chambre de commerce internationale de Chine, plus de 3 300 entreprises chinoises ont investi en Afrique dans nombre de secteurs : télécommunications, transports, production d’électricité, parcs industriels, approvisionnement en eau, location de machines de construction, commerce de détail, écoles, hôtels et hôpitaux.
 
En fait, les investissements chinois en Afrique sont en train d’aller au-delà des simples infrastructures, industrie manufacturière, agriculture, énergie et importations de minerais. La Chine est le premier partenaire commercial de l’Afrique depuis 2009 ; les échanges ont augmenté de 14 % en 2017, atteignant 170 milliards de dollars.
 
En novembre, Shanghai accueillera la première Exposition internationale chinoise d’importation – organisée conjointement par le ministère du Commerce et le gouvernement municipal de Shanghai, étape opportune pour les nations africaines de vanter leur « potentiel commercial » proverbial.
 
Xi : un nouveau et impitoyable Mao ? La Chine : embourbée dans une corruption abyssale ? L’énorme dette intérieure de la Chine : sur le point d’exploser comme un volcan infernal ? Rien de tout cela ne semble pertinent à l’échelle de l’Afrique. Ce qui est impressionnant c’est, qu’en trois décennies, un système à parti unique a réussi à multiplier par 17 le PIB par habitant de la Chine. Du point de vue du Sud Global, la leçon à tirer est la suivante : « impossible  qu’ils aient tout faux ».
 
Le front militaire ultra-sensible
 
Parallèlement, rien ne prouve que l’Afrique cessera d’être un nœud clé de la BRI pour l’investissement ; ce marché comporte une classe moyenne en expansion, et réceptive aux importations chinoises ; mais surtout, il faut y voir des raisons stratégiques.
 
Et puis il y a le front militaire ultra-sensible.
 
La première base militaire chinoise à l’étranger fut inaugurée le 1er août 2017, à l’occasion du 90e anniversaire de l’Armée populaire de libération (APL). Voici le point de vue officiel de Pékin : Djibouti est une base utile aux missions de maintien de la paix et aux missions humanitaires, et à la lutte contre les pirates en embuscade sur le littoral yéménite et somali.
 
Mais cela va bien au-delà. Djibouti est un rêve géostratégique ; au nord-ouest de l’océan Indien et au sud de la mer Rouge, en direction du canal de Suez et avec accès au golfe d’Aden, au golfe Persique et surtout au détroit de Bab-el-Mandeb. Cette connectivité économique de premier ordre se traduit par le contrôle du transit de 20 % de toutes les exportations mondiales et de 10 % des exportations annuelles totales de pétrole.
 
La Chine constitue la première source de capitaux de Djibouti, et ce n’est pas par hasard. Les entreprises chinoises financent près de 40% des principaux projets d’investissement de Djibouti. Cela inclut le chemin de fer Addis-Abeba-Djibouti, d’une valeur de 490 millions de dollars, dont l’importance stratégique dépasse de loin celle des éléphants, zèbres et autres antilopes « qui divaguent sans contrôle le long d’un chemin de fer ».
 
Djibouti a pour objectif, tel qu’exprimé par le Président Ismail Omar Guelleh – qui a rendu visite à Xi à Beijing en novembre dernier – de se positionner comme premier nœud de connectivité/transbordement pour toute l’Afrique.
 
Comparons maintenant avec le programme Africom du Pentagone – série d’opérations spéciales déployant près de 100 missions secrètes dans 20 pays africains simultanément.
 
Comme Nick Turse l’a largement détaillé dans son livre incontournable ‘Tomorrow’s Battlefield’ (le champ de bataille de demain), au moins 50 bases militaires américaines sont installées dans toute l’Afrique – allant de ce qu’AFRICOM désigne comme « sites opérationnels avancés », jusqu’aux plutôt flous « sites de sécurité coopérative », en passant par les « sites non durables d’urgence ». Sans parler des 36 bases d’Africom dans 24 pays africains, qui n’ont pas encore fait l’objet de rapports officiels.
 
Ce que cela annonce clairement, une fois de plus, c’est que l’Empire des Bases ne cesse de se répliquer. Ce qui nous amène au choix de l’Afrique comme « lieu d’urgence ». Dans le jeu du développement – aux très gros enjeux – quel numéro composeras-tu ? Celui du FOCAC et des Nouvelles Routes de la Soie, ou du Ghostbusters AFRICOM ?
 
PEPE ESCOBAR
 
Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies
 
Photo: Des Chinois et Djiboutiens brandissent des drapeaux nationaux en attendant le président de Djibouti avant l’ouverture d’un projet de construction de 1 000 logements à Djibouti, le 4 juillet 2018. Le projet a été soutenu financièrement par une société chinoise. Photo : AFP/Yasuyoshi Chiba
 

: Afrique Monde