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Cameroun : Crise anglophone ! De quoi le réquisitoire de Nikky Haley à l'ONU contre le gouvernement camerounais est-il le nom ?

2018-06-07 01:08:03 - Jusqu'ici réputée pour sa hargne à pourfendre le régime dictatorial de Joseph Kabila en République Démocratique du Congo, la représentante des Etats-Unis à l'ONU, l'Ambassadrice  Nikki Haley, n'y est pas allée de main morte lors de la réunion du Conseil de Sécurité de l'ONU du vendredi 1er juin 2018, au cours de laquelle elle a pris toute sa part dans le conflit qui oppose au Cameroun la minorité anglophone au gouvernement camerounais.

C'est d'un réquisitoire sans précédent que l'on parle aujourd'hui en évoquant la sortie le 1er juin de madame Haley au sujet de la crise anglophone du Cameroun. Une sortie qui a été ponctuée par son exigence adressée au gouvernement camerounais de libérer les détenus (anglophones).
 
« Dans un véritable chef d'accusation, écrit notre confrère Jean-Marc Soboth, elle a demandé au régime Biya d'arrêter immédiatement de réprimer les populations civiles, de respecter les droits de l'homme, la liberté d'expression et, surtout, de mener des "enquêtes crédibles" sur les allégations de massacres de civils dans le Sud-Ouest et le Nord-Ouest du pays ». Une première quand on sait que l'année dernière encore, l'ambassadrice des Etats-Unis à l'Onu esquivait les questions sur le Cameroun et faisait savoir aux journalistes, à l'instar de Matthew R. Lee de 'Inner City Press', qu'elle ne disposait d'aucun élément lui permettant d'apprécier la situation.
 
A-t-elle été finalement outillée par les nombreuses récriminations adressées dernièrement au département d'Etat (ministère des Affaires étrangères) des Etats-Unis, ainsi qu'au Conseil de Sécurité de l'ONU où à la Open Society du milliardaire américain controversé George Soros par des Camerounais anglophones tels que l'ancien Bâtonnier et candidat à l'élection présidentielle de 2018, Me Akere Muna et son confrère Me Felix Agbor  Balla Nkongho, ex-leader de la contestation des avocats et enseignants anglophones, pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme une la répression brutale et sanglante menée par le gouvernement et les forces armées camerounais contre la minorité anglophones ? Probablement.
 
Mais ils sont aussi nombreux les observateurs qui pensent que cette sortie fait partie du début du déroulement d'une entreprise redoutée d'immixtion active des Etats-Unis dans la crise camerounaise, et que cette ingérence pourrait déboucher sur la déstabilisation du Cameroun, à travers le financement d'une guerre de sécession plus ouverte, ou par le biais d'une intervention militaire formelle du pays de l'Uncle Sam, prétendument pour protéger les victimes anglophones de la répression alléguée.
 
En effet, depuis la sortie  explosive de l'ambassadeur  Peter Henry Barlerin, la tendance, notamment au sein des partisans du pouvoir qui ont investi les réseaux sociaux, est à la dénonciation anticipée d'une "intervention américaine imminente". Même les détracteurs du régime qui louent tous les jours le ciel de les débarrasser par tous les moyens d'un régime impopulaire qui a démontré sa capacité à l'emporter au moyen de stratagèmes les plus iniques sur la volonté de la majorité de la population, se sentent obligés de faire chorus avec les "patriotes" intéressés de la 25ème heure, pour conjurer le mauvais sort de l'ingérence étrangère, tout en admettant sous cape que face à l'entêtement de Biya à se maintenir au pouvoir, et compte tenu des moyens militaires dont il dispose pour s'imposer, une explosion généralisée devient inéluctable, et partant, une intervention étrangère, dut-elle profiter par la suite à d'autres qu'aux Camerounais.      
 
« Avec Biya au pouvoir, la grande majorité des Camerounais exclus de fait de la jouissance légitime de ce pays se sait condamnée à mort. Avec l'intervention étrangère, au moins ceux qui ont confisqué le Cameroun aujourd'hui y passeront eux aussi, et ceux qui resteront conviendront qu'on peut gouverner un pays sans en exclure personne, et ce sera mieux que la situation actuelle où les uns rient alors que les autres pleurent »,  se risque l'un d'eux. Et un autre de se hâter de lui remonter les bretelles : « Ceux qui préfèrent sacrifier le pays tout entier, n'imaginent pas le coût impossible d'une aventure dont la finalité serait d'aliéner notre indépendance en la confiant à des gens qui viendront nous remettre des armes pour que nous nous entretuons pendant qu'ils pillent le Cameroun, comme cela se fait en Centrafrique depuis plus de 15 ans. ».
 
Reste qu'entre le passionnel  « Tout sauf Biya à tout prix » des uns et le raisonnable « Mieux Biya que l'étranger Yankee » des autres, ceux qui ont aujourd'hui la lourde responsabilité de conduire le Cameroun vers son destin ont le devoir de prendre l'initiative de circonscrire le danger dans le cadre d'un débat national global pour tout remettre à plat réconcilier les cœurs et recoller les morceaux. Et pourquoi pas, se résoudre enfin à  remiser leur goût du pouvoir dans l'intérêt de tous. Autrement, leur fierté d'être des Camerounais qui n'ont de leçon à  recevoir ni de telle puissance, ni de telle autre sera contreproductive, à moins de croire qu'il suffit de se proclamer souverain pour contrer des agresseurs dont la force de frappe est sans commune mesure avec celle, lilliputienne, voire inexistante du Cameroun.
 
Au finish, un peu de réalisme ne ferait de mal à personne. Du moins si les uns et les autres  ne se croient pas investis de la mission maléfique de contribuer à la destruction de ce pays.     
 
A ce propos, il faut reconnaitre que les déclarations de madame Haley ont eu le don de sortir Biya de son entêtement à vouloir régler le problème anglophone par la force seulement, si l'on en croit les instructions qu'il aurait données le 3 juin à l'issue d'une réunion restreinte du Conseil National de Défense :
 
-    Apporter une aide aux populations anglophones meurtries par les affrontements ;
-    Sanctionner les exactions commises par les éléments des forces de défense et de sécurité et ceux d'entre eux qui se rendent justice comme on l'a vu dernièrement avec la torture à mort d'un sécessionniste présumée filmée et publiée sur les réseaux sociaux ;
-    L'éventualité d'impliquer le leader séparatiste Sisiku Ayuk Tabe -arrêté au Nigeria et extradé au Cameroun en janvier dernier- dans une campagne d'apaisement en lui confiant la mission d'appeler les Ambazoniens à déposer les armes en prélude à des négociations ;
-    La possibilité d'une rencontre entre des officiels du gouvernement et ce leader anglophone détenu au secret depuis son extradition au Cameroun le 26 janvier 2018, et celle d'une libération de tous les prisonniers anglophones.
     
Il serait difficile de penser que Biya a été subitement été visité par l'ange de la paix. En revanche, la peur du gendarme américain peut déjà être un début de sagesse, à condition qu'il aille jusqu'au bout.
 
Débauche d'énergie pour rien ?
 
Ceci étant, il n'est pas exclu que l'opinion camerounaise se fasse du mauvais sang pour rien. Car manifestement, les Etats-Unis -en tant qu'Etat- dont la moindre déclaration critique vis-à-vis des autorités camerounaises et le moindre geste de largesse à l'endroit des mêmes autorités sont tantôt applaudis, tantôt fustigés selon que l'on se revendique du pouvoir ou de l'opposition, n'ont jusqu'ici donné aucun signe que le Cameroun était digne d'un intérêt pouvant susciter chez eux une intention de s'impliquer plus activement dans les crises camerouno-camerounaises.
 
Au contraire, le pays de Donald Trump qui s'est souvent montré d'une mièvrerie frappante dans ses condamnations –du bout des lèvres, juste pour la forme- des dérives du pouvoir camerounais, l'a plutôt toujours renforcé à chaque fois qu'il a été sollicité, en matériels militaires. C'était le cas récemment de deux importants aéronefs pour la lutte contre Boko Haram. L'année dernière même, des enquêtes menées par une ONG de défense des droits de l'homme mettaient en exergue la complicité des soldats américains dans des violations des droits des présumés activistes de la secte terroriste au Cameroun. En août, le Pentagone avait annoncé avoir une enquête à propos, mais dix mois après c'est silence radio en ce qui concerne les résultats desdites investigations. 

 
Au contraire les déclarations des Etats-Unis sur le Cameroun que l'on peut  qualifier de sérieuses  sont de plates  déclarations de principe émises par des instances qui ne sont pas à proprement parler des centres de décision.  A l'exemple de celle faite en janvier dernier par quatre membres du Congrès, à savoir Chillie Pingree (élue démocrate), Eliot L. Engel (élu démocrate), Lee Zeldin (élu républicain) et Jamie Raskin (élu démocrate), qui écrivaient :  « Nous respectons le droit des Camerounais à se choisir leurs leaders.
 
Mais nous faisons remarquer que toutes les élections présidentielles antérieures ont été émaillées de fraudes », « Nous notons que l'appareil politique est hautement contrôlé par Paul Biya et son parti. Les élections de 2011 ont été émaillées de nombreuses irrégularités : absence de bulletins de votes, ouverture tardive des bureaux de vote, bourrage des urnes, votes multiples, absence d'encre indélébile et les intimidations des votants. »
 
La preuve, il y a quelques jours, en dépit du fait que l'ambassadeur des Etats-Unis avait accusé les forces gouvernementales engagées dans la répression du soulèvement anglophone aux relents séparatistes, de se livrer à «des assassinats ciblés, des détentions sans accès à un soutien juridique, à la famille ou à la Croix-Rouge, ainsi que des incendies et des pillages de villages», le Major Sheryll Klinkel, porte-parole du Pentagone, déclarait à CNN qu'«Il n'y a eu aucun changement dans l'aide fournie par le Département de la Défense au Cameroun en conséquence directe de la violence dans les régions anglophones du Cameroun». 
 
En mai, les Etats-Unis ont offert à l'armée camerounaise deux avions équipés de matériel de surveillance et de détection et munis de caméra haute définition, en guise de contribution à une lutte plus efficace contre la secte terroriste nigériane Boko Haram.
 
Selon l'officier de l'armée américaine, toute l'assistance militaire au Cameroun est «soumise à un processus de surveillance d'utilisation finale pour s'assurer que l'aide financée par le département américain de la défense n'est pas dirigée contre son but prévu». Il ajoutait que la loi américaine interdit au Département de la Défense de «fournir toute formation, équipement ou autre assistance à une unité d'une force de sécurité étrangère si le Département de la Défense dispose d'informations crédibles indiquant que l'unité a commis une violation flagrante des droits humains». Une déclaration complètement absurde quand on sait que les militaires formés avec l'aide des Etats-Unis se retrouvent aussi bien au front de la lutte contre Boko Haram qu'à celui qui tente d'enrayer les menées sécessionnistes des anglophones. Jusqu'à preuve du contraire, les Etats-Unis ne sont pas censés dicter au Cameroun la manière dont il doit déployer ses forces armées et son matériel militaire, fut-il le fruit de l'aide américaine, et ne l'a jamais fait non plus.
 
Peut-être bien que les déclarations de Nikky Haley sont des signaux d'une catastrophe en préparation, mais il ne faut pas perdre de vue qu'elles peuvent simplement participer d'une manœuvre de diversion sans lendemain,, visant à donner bonne conscience au "gendarmes du monde" qui ne voudrait pas se faire reprocher à l'avenir d'être resté silencieux quand une communauté se faisait massacrer au Cameroun.
 
Sam Mayem et Natondi K.

: Afrique Monde