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Madagascar : 1947, Insurrection de Madagascar. un massacre colonial oublié

2017-06-29 02:27:24 - L‘histoire de Madagascar ressemble trait pour trait à celle de nombreux autres pays, trop petits, trop faibles ou trop bien pourvus en ressources naturelles, mais trop peu en armes, pour résister à l’assaut colonial mondial lancé par les puissances européennes à partir du XVIe siècle. En 1665, après avoir servi de port d’escale à des navigateurs portugais, anglais et hollandais, elle est annexée par la France sous le nom d’île Dauphine.

Si la mauvaise gestion des français leur fera rapidement abandonner leurs prétentions sur l’île, ils y maintiendront une présence suffisante pour y puiser des esclaves, des boeufs et du riz qu’ils partagent avec les Anglais.Les royaumes natifs de l’île, pris dans des conflits internes, entretiennent des relations ambiguës avec les Occidentaux, alternant le froid et le chaud au gré des alliances et des successions.
 
Sous Louis-Philippe, des rois malgaches cherchant à fuir l’emprise du principal royaume de Madagascar demandent le statut de protectorat français pour leurs terres. Ce qui, bien sûr, leur sera immédiatement accordé, même s’il faudra dix ans à la France pour le rendre effectif. En 1895, la signature du traité de protectorat déclenche une insurrection qui se soldera par l’annexion pure et simple de l’île, par loi du 6 août 1896. S’ensuivent ce que les forces occidentales appellent sobrement une « pacification », puis la « mise en valeur » de l’île à l’aide de travailleurs forcés et d’un appel à la venue de colons à Madagascar.
 
Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les malgaches résistent en formant des sociétés secrètes et les idées nationalistes, dont l’intensité n’a jamais diminué, prennent un élan renouvelé. A la fin de la guerre, les colons français tout comme la métropole s’inquiètent de la possible perte des territoires coloniaux français au profit des puissances qui ont réellement gagné la guerre là où la France n’a tenu qu’un rôle de figuration, ainsi que de la montée d’idées indépendantistes dans les pays où elle s’est installée.
 
Même si, dans son discours de Brazzaville, loin de prôner la décolonisation comme on l’a longtemps fantasmé, De Gaulle exalte les vertus de « la souveraineté française » et affirme le « lien définitif entre la Métropole et l’Empire (…) français », 1 la France, pays vaincu rallié au camp des vainqueurs par un tour de prestidigitation, n’est plus perçue comme puissante. Dans ce climat de crédibilité perdue, le charisme de trois députés d’un nouveau parti indépendantiste et pacifiste malgache, le Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), effraie l’autorité coloniale.
 
Pourtant, le MDRM ne souhaite qu’une accession paisible des Malgaches à la citoyenneté française. « Madagascar, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, était exsangue ; sa population accablée de misère, au bord de la révolte. Les colonialistes ne se maintenaient qu’en exerçant une répression inouïe. (…) Le spectacle de l’effondrement des forces vichystes devant les armées britanniques en 1942 avait renforcé l’idée que la France était affaiblie et que le moment était venu de s’organiser pour hâter la libération de la patrie.
 
Des sociétés secrètes s’étaient données pour objet un vaste soulèvement pour restaurer la souveraineté nationale. Jina et Panama, créées la première en 1941, la seconde en 1943. (…) Le MDRM (Mouvement démocratique pour la rénovation malgache) (…) pensait acquérir l’indépendance par voie légale et pacifique. L’indépendance elle-même était conçue dans le cadre de l’Union française et du maintien des intérêts économiques de la France. » – Grégoire Madjarian, sociologue.2
 
L’appel à l’indépendance et l’insurrection, des événements non reliés
En mars 1946, deux des députés malgaches demandent l’indépendance à l’Assemblée nationale dans le cadre de l’Union française. 3 Vincent Auriol, alors président de l’Assemblée, refusera même d’imprimer le projet de loi au prétexte des « idées séditieuses » et des « accusations contre la France » que selon lui, le texte colporte.
 
Le projet de loi est ajourné sine die.
 
En 1947, Madagascar compte 4 millions d’habitants, dont seulement 35 000 européens. Les natifs demandent davantage de droits de façon répétée, et de façon toute aussi systématique, leurs requêtes rencontrent l’obstination d’un pouvoir colonial aussi crispé sur ses acquis qu’incapable de dialogue. Ce qui, inévitablement, conduit tout droit à une insurrection.
 
Les paysans malgaches, coalisés sous l’égide de deux sociétés secrètes, Panama (les patriotes nationaux malgaches) et Jina, qui tire son nom d’un oiseau rouge, souhaitent arracher l’indépendance par la force et n’ont aucun rapport avec le MDRM. Certains historiens pensent aujourd’hui que l’insurrection, mal organisée et prématurément lancée par un groupe contrôlé par la police, était précisément un piège tendu par les colons ou la police pour défaire le MDRM, 4une thèse niée par les survivants de l’insurrection qui eux, affirment la réalité d’un mouvement populaire spontané.
 
Le 29 mars 1947, à peu près 20 000 paysans seulement armés de sagaies et de coupe-coupes attaquent les colons et leurs collaborateurs indigènes dans plusieurs villes côtières et plantations.
 
Les autorités locales, prises au dépourvu, ne réagissent pas faute de moyens militaires. Le gouvernement de Paul Ramadier accuse immédiatement les trois députés du Mouvement démocratique de la rénovation malgache d’avoir fomenté la révolte. Et ce, bien que le parti ait désavoué l’insurrection et multiplié les appels au calme dès le début des troubles.
 
On assistera à un spectacle embarrassant pour la gauche censément anticolonialiste : l’Assemblée, y compris les communistes, vote la levée de l’immunité diplomatique des trois députés. Le 10 mai, le MDRM sera dissout, et le 4 octobre suivant, deux des trois députés ainsi que quatre « complices » seront condamnés à la peine capitale, et le troisième aux travaux forcés à perpétuité. Deux conseillers de la république écoperont l’un de dix ans, l’autre de cinq ans de travaux forcés.
 
Aucune des accusations ne résiste à l’examen, les interrogatoires se déroulent sans avocats, des « aveux » sont arrachés sous la torture, mais les accusations n’ont pas à être justes ou prouvables : pour les autorités françaises, il ne s’agit que de casser la popularité du parti malgache et d’ôter toute velléité de résistance à la population de l’île.5 C’est un procès « pour l’exemple ». Heureusement, les plus lourdes peines seront commuées en exil. Par un vague reste de décence ?
 
Une répression terrifiante
 
Quoi qu’il en soit, les pitoyables manoeuvres parisiennes ne changent rien au déroulement des événements, à des milliers de kilomètres de la Métropole, à Madagascar où l’insurrection ne faiblit pas. Le 4 avril, l’état de siège est proclamé dans dix district ; dans les jours qui suivent, la France envoie un corps expéditionnaire de 18 000 hommes ultérieurement porté à 30 000 soldats – une force disproportionnée à la menace – et se met en devoir de « mater » la rébellion avec toute sa stupidité et la cruauté dont le colonialisme se rend systématiquement coupable, sous tous les cieux où il s’est déployé.
 
L’armée française utilise tout l’éventail des méthodes répressives : exécutions sommaires, fusillades à l’aveuglette, torture, regroupements forcés, incendies de villages, terreur psychologique, etc, avec une inhumanité de machine digne des impérialistes les plus obtus. Malgré l’excès des forces employées contre eux, des guérilleros cachés dans les montagnes de l’est résisteront pendant 21 mois. « C’était un véritable matraquage. Ils appelaient ça de la pacification une fois qu’ils avaient tout aplati ». – Père Jacques Tronchon, L’Insurrection malgache de 1947. 6
 
Selon le décompte officiel de l’armée française, la répression fait plus de 89 000 victimes malgaches et 550 européens. 7 « Il y a eu évidemment des sévices et on a pris des sanctions. Il y a eu également des excès dans la répression. On a fusillé un peu à tort et à travers« . – Vincent Auriol, président, 10 juillet 1947. Les chiffres sont néanmoins contesté par l’historien Jean Fremigacci, spécialiste de Madagascar, qui parle de de 30 000 à 40 00 victimes malgaches et de 140 colons, le reste relevant, selon lui, d’exagérations et de fantasmes. Fremigacci n’omet cependant pas d’ajouter que, quel que soit le nombre réel des victimes, le traumatisme n’en reste pas moins profond et vivace. 8
 
Tous les 29 mars, Madagascar en commémore le souvenir. 9
 
Les stéréotypes coloniaux grossissent les menaces
 
Si la répression s’est signalée par l’indignité de ses méthodes, peut-être le doit-on aussi aux stéréotypes coloniaux sur les indigènes. Des colons jusqu’à la Métropole, la théorie du « complot anti-européen », une vague menace fumeuse tout droit sortie de la paranoïa de Français travaillés par la mauvaise conscience, hante les esprits (la paranoïa semble bien le lot de tous les impérialistes10) ; les malgaches, censément « fourbes et barbares », passent pour « se livrer à des atrocités inimaginables », les histoires les plus farfelues circulent en s’agrémentant de force détails horrifiants à mesure du temps (en réalité, lors de l’insurrection, les rebelles épargnent les femmes et les enfants), d’où peut-être la disproportion des moyens mis en oeuvre pour réduire la rébellion.
 
Le sentiment de culpabilité et la perte d’assurance des colons ont démesurément enflé la menace. Outre les paysans rebelles, comme nous l’avons vu, les députés malgaches de Paris feront les frais des fantasmagories françaises sur un supposé « complot nationaliste ». 11
 
La déroute idéologique de la gauche
 
Le plus troublant, dans toute cette affaire, ne tient pas tant à la brutalité coloniale ou à la bassesse des fausses accusations portées contre les députés du MDRM qu’à l’aval des extrêmes gauches française et malgache à la répression. Après avoir écrit, entre autres dans les Cahiers du Communisme d’avril 45, « A l’heure présente, la séparation des peuples coloniaux avec la France irait à l’encontre des intérêts de ces populations » et voté, en 1946, la constitution colonialiste de la IVème république, les députés du PCF alignent leur position sur celle du gouvernement et chargent les rebelles malgaches.
 
L’Humanité, de conserve avec le Figaro, minimise le massacre des révoltés de Madagascar alors que sur place, les organismes de gauche locaux s’unissent pour envoyer ce message au président du Conseil Paul Ramadier, « Les comités et groupes suivants, France combattante, Union rationaliste, CGT, Ligue des droits de l’homme, Groupes d’études communistes, Fédération socialiste, soucieux de traduire l’opinion de tous les Français et Malgaches unis dans un sincère désir de construire une véritable Union française, profondément indignés des troubles actuels, s’inclinent devant les victimes, condamnent toute la réaction factieuse, approuvent les mesures prises par l’autorité civile et lui font confiance pour rétablir l’ordre dans la légalité démocratique et poursuivre l’œuvre constructive vers une véritable union. » 12
 
On ne saurait rêver plus abjecte soumission au pouvoir colonial. Seuls Marcel Camus et Paul Ricoeur sauveront l’honneur, le premier en écrivant « nous faisons ce que nous avons reproché aux Allemands de faire. Si, aujourd’hui, des Français apprennent sans révolte les méthodes que d’autres Français utilisent parfois envers des Algériens ou des Malgaches, c’est qu’ils vivent, de manière inconsciente, sur la certitude que nous sommes supérieurs en quelque manière à ces peuples et que le choix des moyens propres à illustrer cette supériorité importe peu », le second en publiant La Question coloniale,13 un article majeur dans lequel il dénonce le racisme inhérent au colonialisme, son inéluctable auto-destruction et sa faute originelle, l’impossibilité de sa justification éthique. 14
 
A Madagascar, le pouvoir colonial n’a que reculé pour mieux sauter : six ans plus tard, Diên Biên Phu et la Toussaint rouge d’Algérie signaient le début de la fin de « l’Empire français ».
 
Par Corinne Autey-Roussel 

: Afrique Monde