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Afrique du Sud : la nation arc-en-ciel contre Jacob Zuma

2017-04-13 08:44:16 - L'opposition, unie pour la première fois, réussit sa démonstration de force pour exiger le départ de Jacob Zuma et dénoncer la corruption du gouvernement.

L'image est rare, l'événement inédit. Sur la place de Church Square à Pretoria, les tee-shirts bleus des libéraux de l'Alliance démocratique côtoient les bérets rouges du parti de la gauche radicale : les Combattants de la liberté économique (EFF). Ici et là, des drapeaux jaunes signalent les partisans du Congrès du peuple (COPE). Certains manifestants sont venus sous d'autres bannières ou en simples citoyens gonfler les rangs de cet immense cortège.
 
Un sourire plaqué sur les lèvres, Ben observe les militants du parti EFF faire le tour de la place en chantant. « Je suis heureux. Les Sud-Africains se dressent aujourd'hui pour demander un gouvernement qui leur donnera enfin ce pour quoi ils se sont battus il y a vingt ans ! » Pour ce travailleur social, l'ANC doit « chasser Jacob Zuma ». « S'ils ne le font pas, ils prouveront qu'ils font eux aussi partie du problème », estime-t-il.
 
Diviser pour mieux régner
 
L'indignation et l'inquiétude de voir les richesses du pays dilapidées au bénéfice de quelques proches du président a fini par gagner toutes les couches de la population. Pour s'en convaincre, il suffisait d'observer dans la foule (40 000 personnes selon les estimations) des Sud-Africains de tout âge et de tout horizon se croiser et se saluer chaleureusement, au-delà de tout clivage politique. « Je suis tellement fier de notre pays ! » souffle Mopete, un jeune conseiller local de l'Alliance démocratique. « C'est magnifique de voir tous ces gens dire ensemble qu'ils ne veulent plus de Jacob Zuma. Nous voulons que notre pays prenne une autre direction ! Lui ne pense qu'à se remplir les poches. »
 
En début de semaine, le président sud-africain a mentionné pour la première fois ces manifestations lors d'une commémoration en mémoire de Chris Hani, un des grands héros de la lutte contre l'apartheid. Loin de faire amende honorable, le chef de l'État a préféré souligner le caractère « raciste » de ces marches, en expliquant avoir vu des pancartes comparant les Noirs à des singes dans les cortèges.
 
Ces déclarations ont beaucoup fait réagir l'opposition, qui accuse Jacob Zuma de vouloir « diviser pour mieux régner ». « Bien entendu, nous condamnons tout dérapage » a déclaré ce mercredi Ndlozi Mbuyiseni, le porte-parole du parti EFF. « Mais c'est une insulte à l'intelligence populaire que de dire que les centaines de milliers de personnes présentes ici sont des vendus ! » À la tribune, le chef du parti de gauche radicale Julius Malema est allé bien plus loin en clamant : « Si refuser d'être gouvernés par Jacob Zuma est raciste, alors nous sommes fiers d'être racistes ! »
 
 Le chef de l'État s'enferme dans cette présidence. Cela est très dangereux pour la démocratie sud-africaine. 
 
Connu pour sa verve de tribun populiste, Julius Malema a prononcé un discours haut en couleur devant le palais présidentiel d'Union Building. « Nous sommes unis pour reprendre notre beau pays ! » a notamment déclaré le leader du parti EFF, qui promet une mobilisation soutenue dans toutes les provinces sud-africaines, jusqu'à faire plier Jacob Zuma. Julius Malema accuse notamment les dirigeants de l'ANC de mentir au peuple lorsqu'ils affirment que la dégradation de la note souveraine du pays par deux agences de notation la semaine dernière est « un problème qui ne concerne que les Blancs ». « Cela va affecter d'abord les plus pauvres », a-t-il souligné. « Si les choses continuent comme ça, lorsque nous prendrons le pouvoir en 2019, le pain coûtera 6 euros et ce sera un cauchemar pour tout le monde. »
 
L'opposition peut montrer ses muscles. Lors des élections municipales d'août 2016, l'ANC a enregistré un recul historique dans les urnes et perdu le contrôle de plusieurs grandes villes du pays. « Les décisions du président ne sont pas prises dans l'intérêt de son parti, qui a déjà perdu beaucoup de votes. Lors des élections nationales de 2019, l'ANC sera sans doute en position de repli significatif », abonde Claude Baissac, directeur de l'agence de conseil Eunomix à Johannesburg. « Le chef de l'État multiplie les actions autodestructives et s'enferme dans cette présidence, poursuit-il, et cela est très dangereux pour la démocratie sud-africaine ».

Un vote crucial au Parlement
 
La semaine prochaine, une nouvelle motion de censure sera présentée au vote du Parlement sud-africain. Jusque-là, les députés ont toujours rejeté massivement chaque motion de défiance présentée par l'opposition : l'ANC possède en effet une très large majorité de 249 élus sur 400 au sein de l'Assemblée nationale sud-africaine. Pour tenter de pousser les membres du parti majoritaire à la dissidence, l'opposition a saisi la Cour constitutionnelle sud-africaine, pour demander un vote à bulletin secret et non pas à main levée comme le veut la règle. L'opposition demande un report du vote de quelques jours, afin que la plus haute juridiction du pays puisse examiner cette requête dans les jours qui viennent. Fait rare, ce mardi, l'ancien président sud-africain Thabo Mbeki est sorti de sa réserve pour appeler les députés de l'ANC à voter « dans l'intérêt du peuple » et non pas dans celui du parti.
 
Malgré la pression, Jacob Zuma semble pourtant toujours aussi inatteignable. Ce mardi, le président fêtait son 75e anniversaire à Soweto, à 60 kilomètres de la manifestation, presque comme si de rien n'était. Ironie du sort ou signe du destin, le chef de l'État partage sa date de naissance avec l'ancien ministre des Finances Pravin Gordhan, dont le limogeage brutal il y a deux semaines a fait éclater la colère populaire.
 
 
PAR LIZA FABBIAN (À PRETORIA)- Le Point

: Afrique Monde