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Iran : le vrai faux retour d'Ahmadinejad

2017-04-13 08:06:20 - Contre l'avis de la plus haute autorité iranienne, l'ancien président ultraconservateur s'est porté candidat à la présidentielle iranienne. Un vœu pieux.

« C'est moi, paix et amour, meilleurs vœux. » C'est par ces mots, prononcés en anglais le 5 mars dernier, que l'ancien président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a fait son entrée fracassante sur Twitter, pourtant interdit en République islamique. La création du compte officiel @Ahmadinejad1956 ne doit rien au hasard. Un mois plus tard, l'ultraconservateur est officiellement candidat à l'élection présidentielle du 19 mai prochain. Une énorme surprise : en septembre, l'ancien président avait renoncé à se présenter au scrutin, après en avoir été dissuadé par le Guide suprême, plus haute autorité du pays.
 
Retombé dans l'anonymat à la fin de son second mandat en juin 2013, l'ultraconservateur, qui est reparti enseigner à l'Université des sciences et des technologies de Téhéran, n'a pourtant jamais perdu de vue l'éventualité d'un retour en politique. D'après un rare sondage réalisé en juin 2016 par l'organisation indépendante IranPoll.com, Mahmoud Ahmadinejad serait d'ailleurs le plus sérieux concurrent à l'actuel président Hassan Rohani dans l'optique de la présidentielle du 19 mai 2017. Problème, le sexagénaire n'est plus en odeur de sainteté auprès des mollahs iraniens.
 
Onze jours de grève
 
Soutenu corps et âme par le Guide suprême, Ali Khamenei, lors de sa réélection controversée en juin 2009, qui avait provoqué les plus grandes manifestations de l'histoire de la République islamique, Ahmadinejad s'est peu à peu émancipé de l'homme qui l'avait pourtant fait roi. Membre de la secte des Hojjatieh, qui appelle à précipiter le chaos sur terre pour hâter la venue du Messie, le 12e imam chiite occulté, et prônant – à l'inverse du clergé chiite iranien – un islam nationaliste, Mahmoud Ahmadinejad a été accusé d'appartenir à un mouvement « déviationniste » soupçonné de vouloir limiter le pouvoir des religieux en Iran. En avril 2011, l'ancien président est allé jusqu'à s'opposer au Guide suprême, en limogeant le ministre des Renseignements, Heydar Moslehi. Si Ali Khamenei a fini par obtenir gain de cause, Mahmoud Ahmadinejad a décidé, en signe de protestation, de faire « grève » pendant onze jours, s'attirant les foudres du camp conservateur. Du jamais vu en République islamique.
 
À son départ de la présidence en juin 2013, les caisses de l'État sont vides, notamment en raison de ses politiques populistes. L'économie iranienne est exsangue. L'inflation atteint plus de 30 %. Le pays est en récession, et le rial iranien a perdu près de 80 % de sa valeur. Pire, les proches d'Ahmadinejad sont visés par des affaires de corruption. Son vice-président Mohammad Reza Rahimi est condamné à cinq ans de prison. Son autre adjoint, Hamid Baghaei, est, quant à lui, arrêté en juin 2015. Ahmadinejad lui-même est convoqué devant la justice, mais refuse de se présenter.
 
Chouchou du « petit peuple »
 
L'homme se terre dans le silence pendant près de deux ans, avant de refaire surface au printemps 2015. Surfant à merveille sur les difficultés économiques de l'actuel chef de l'exécutif, le « modéré » Hassan Rohani, qui peine à concrétiser en Iran l'accord sur le nucléaire, le populiste arpente les provinces du pays à la rencontre du « petit peuple », celui qui l'avait porté au pouvoir il y a plus d'une décennie. « Seul Ahmadinejad nous a vraiment aidés en nous versant des subventions mensuelles (de 40 euros) et en nous permettant d'acheter une maison à faible coût », rappelait il y a un mois Vahid, chauffeur de taxi téhéranais qui indiquait à l'époque qu'il n'hésiterait pas à voter pour l'ultraconservateur si celui-ci se présentait.
 
Toujours populaire auprès des classes défavorisées, choyées durant sa présidence, et seule personnalité suffisamment charismatique au sein du camp conservateur, Mahmoud Ahmadinejad multiplie alors les « meetings » improvisés aux quatre coins dans le pays. « Si Dieu le veut, la victoire et un futur radieux nous attendent », lance-t-il à une foule de 400 supporteurs réunis à Téhéran en août 2015, comme le rapporte Associated Press. « Mais il y aura des obstacles sataniques sur notre chemin. » S'il multiplie les allusions au scrutin présidentiel de mai 2017, il n'ose pour autant jamais franchir le pas.

« Un certain monsieur est venu me voir » (Guide suprême)
 
Ce sera fait le 30 août dernier, quand le populiste se présente en personne dans le bureau du Guide suprême. « Un certain monsieur est venu me voir », expliquera l'ayatollah Ali Khamenei, sans nommer l'ancien chef de l'exécutif. « Pour son propre intérêt et pour l'intérêt du pays, je ne lui ai pas dit de ne pas participer [à la présidentielle], mais que ce n'était pas dans l'intérêt du pays », tranche le véritable chef de l'État iranien. « Cela provoquerait une bipolarisation nocive pour le pays », alors qu'il « a besoin d'unité, en particulier des forces croyantes et révolutionnaires ». Le message semble alors être passé.
 
Un mois plus tard, l'ancien président adresse sa réponse – manuscrite – au numéro un iranien. « En vous remerciant de vos déclarations importantes [...] et pour mettre en œuvre votre souhait, je vous informe que je n'ai aucune intention de participer à la présidentielle de l'année prochaine », écrit-il. Ce mercredi, en se présentant au ministère de l'Intérieur pour enregistrer sa candidature, le président défie une nouvelle fois la plus haute autorité du pays. « Le Guide suprême m'a conseillé de ne pas participer à l'élection et je l'ai accepté [...] Je respecte ma parole », souligne-t-il pourtant devant la presse. « Mon enregistrement vise simplement à soutenir la candidature de mon frère Hamid Baghaei », son ancien vice-président, qui s'est également porté candidat au scrutin.
 
« Fin d'Ahmadinejad »
 
Âgé de 47 ans, ce fidèle d'Ahmadinejad, qui a passé sept mois en prison en 2015 avant d'être libéré, compte bien capter l'électorat de son mentor. Néanmoins, pour prétendre participer au scrutin du 19 mai prochain, l'un comme l'autre devront passer entre les mailles du filet du puissant Conseil des gardiens de la Constitution. Composé de douze membres – six religieux et six juristes –, cette institution a officiellement pour mission de veiller à la compatibilité des candidats avec l'islam et la Constitution iranienne, basée sur le velayat-e-faqih, ou pouvoir du Guide suprême. Placé en réalité sous la coupe de ce dernier, cet organe doit éliminer d'ici le 27 avril prochain toute candidature jugée trop critique tout en veillant à assurer au scrutin un semblant de pluralité.
 
« Mahmoud Ahmadinejad entend préserver sa place ainsi que ses idées au sein de la politique iranienne alors que l'establishment souhaite l'éliminer », analyse le politologue iranien Abdol-Reza Tajik. « En se présentant au scrutin, il fait pression afin que son ancien vice-président Hamid Baghaei soit accepté par le Conseil des gardiens de la Constitution, ce qui semble peu probable, à moins que le pouvoir souhaite que toutes les tendances soient représentées. » Un jeu dangereux, si l'on en croit Elyas Naderan, grande figure conservatrice, qui prédit déjà sur Twitter la « fin d'Ahmadinejad ».
 
PAR ARMIN AREFI
 

: Afrique Monde